AU PAYS DE MORIJA
par Farid Djilani-Sergy
(texte extrait de la revue CERTITUDES et légèrement condensé)
    Le récit du sacrifice d'Isaac est particulièrement représentatif du renoncement. Il est donc utile d'en retrouver la fraîcheur, car il est porteur de sens et d'une remarquable modernité. Je vous invite donc à revenir avec moi sur les traces du patriarche Abraham, soumis à l'épreuve de la foi…
    La vie d'Abraham –et celle de Sarah son épouse—va connaître maintes péripéties, avec leurs aridités, leurs aspérités et leur sécheresse. L'une des grandes souffrances de ce couple sera justement la stérilité de Sarah: ni l'un ni l'autre ne peuvent se résigner à une semblable situation. Mais on verra se dessiner un lent processus à ce sujet, une sorte de cheminement déterminé par le fait qu'ils se sont mis en route, ensemble, à la rencontre d'une promesse que Dieu leur a faite et qu'ils vont mettre un certain temps à intégrer, à s'approprier. Petit à petit, cependant, elle va prendre corps (c'est le cas de le dire!) et, parvenus au temps d'une vieillesse plus que certaine, ils vont être rendus capables d'enfanter. On pourrait, à partir de bribes biographiques de nos deux héros, non seulement mettre en relief des traits de caractère, mais procéder à une analyse psychologique assez fine. Bornons-nous à relever que leur vie s'articule à la fois autour de cette souffrance et autour de la promesse reçue, pour aboutir à l'heureux dénouement que l'on sait.
    Abraham a été appelé le "père des croyants", en raison de sa relation à Dieu qui, après l'avoir interpellé, l'a engagé à se mettre en marche sur une route dont il ignorait tout; c'est là que s'est forgée cette étonnante confiance en Dieu qui l'habitait, et qu'on a appelée la foi. Elle ne lui tombe pas dessus à l'improviste, mais elle résulte de toute une dynamique qui va le transformer, lui et sa famille, et déclencher ce grand mouvement intérieur vers la promesse, une promesse qui culminait dans ce fils tant attendu, et reçu comme don de Dieu. Isaac commence à grandir, il devient un jeune homme, et c'est alors qu'intervient cet épisode déconcertant à l'occasion duquel Abraham est invité à entrer dans un renoncement absolu. Il consista, comme Dieu le lui demandait, à offrir ce fils en sacrifice… On n'y comprend plus rien. Dieu fait une promesse, et maintenant qu'elle est réalisée, voilà que tout est remis en jeu: il faut qu'Abraham en fasse le deuil. S'agit-il d'un effroyable malentendu?
    À la lecture de ce texte, on a l'impression de se trouver en présence d'un paradoxe complet. Ce fils tant espéré, dont il a fallu attendre la venue avec une patience infinie, ce fils objet de la promesse même de Dieu et, au surplus, par lequel la descendance devait être assurée, voilà soudain que le Dieu-donateur le revendique et prétend en priver son père. Alors, qui est ce Dieu? Certains ont voulu en déduire que le Dieu de l'Ancien Testament était cruel, mais se borner à une telle conclusion serait totalement perdre de vue le sens de cette histoire. Ce récit est riche de significations, et son langage nous replace au cœur même de l'expérience de la vie, au cœur notamment d'un vécu relationnel et familial très riche. Il ne faut pas cependant passer trop vite sur le choc que provoque une première lecture de ce texte.
Chemin De Croix
    Quand Dieu s'est adressé à lui, Abraham a répondu spontanément: "Me voici!". Et que lui est-il demandé? Très précisément ceci: "Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac. Va-t-en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste, sur l'une des montagnes que je te dirai." (Gen 22.2).
    Abraham part, en emportant dans ses bagages tout ce qui est nécessaire en vue d'un sacrifice, et accompagné de ce fils unique dont il va devoir se séparer… Le mouvement du récit nous fait vivre une sorte de lente montée vers le lieu de ce rendez-vous très particuliers. Un silence enveloppe tout cet épisode, un silence lourd et chargé de signification, juste interrompu par une question de l'enfant: "Mon père. Voici le feu et le bois; mais où est l'agneau pour l'holocauste?". Et Abraham de répondre, exprimant ainsi sa prodigieuse confiance: Mon fils. Dieu se pourvoira lui-même de l'agneau pour l'holocauste.". Dieu pourvoira, allons de l'avant…
    Et la montée continue jusqu'au moment où Abraham, ayant dressé l'autel du sacrifice, se dispose à égorger la victime. Or c'est à ce moment précis, quand son couteau va frapper, qu'une voix retentit: "N'étends pas ta main sur le jeune homme, et ne lui fais rien! Car je sais maintenant que tu crains Dieu, puisque tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique.". Promenant le regard autour de lui, Abraham va alors apercevoir ce bélier retenu par les cornes à un buisson. Dès lors cette montagne sera appelée "le lieu où le Seigneur a vu", et à partir de cet événement Abraham s'entend confirmer la promesse d'une descendance nombreuse, au travers d'Isaac qu'il a recouvré sain et sauf.
    Ce récit contient nombre de précieuses indications. Il est dit par exemple que le père et le fils "marchaient les deux ensemble". Admirable précision, d'autant plus intéressante que, dans la Bible, quand le mot "ensemble" est employé, c'est pour évoquer la fusion. Il y a dans la relation d'Abraham et d'Isaac quelque chose de "fusionnel", d'intimement uni. En fait, ce récit offre un tableau aux riches possibilités d'interprétation symbolique, avec leurs perspectives toutes pratiques que nous ne pouvons, faute de place, développer ici.
    Ainsi Dieu va parler… Et quand le fait-il? Au moment même où Isaac est ligoté! Comme si cette marche d'Abraham, associée à la demande de Dieu, devait culminer à ce point précis. Alors, quand Dieu intervient, c'est comme pour mettre en évidence un fait beaucoup plus profond, très précis quoique caché: Isaac est un être… ligoté. Non sans raison, de nombreux exégètes voient dans le sacrifice d'Isaac une préfiguration du sacrifice de Jésus. La signification symbolique retenue ici ne vaut évidemment que pour comprendre certains mécanismes de la foi que ce récit d'Abraham offre à notre méditation.
Trancher Dans Le Vif
    Très souvent les textes bibliques font ressortir que Dieu parle et agit dans le but de mettre en lumière des situations difficiles, enfouies dans le subconscient, et dont certaines peuvent être malsaines. Abraham doit aussi en faire la découverte et, en y voyant plus clair, mettre de l'ordre dans ses priorités effectives. Pour cela il aura fallu qu'il en arrive à accomplir lui-même un geste concret, celui d'attacher son fils, ce qui va lui permettre de prendre conscience qu'Isaac était aussi, d'une certaine manière, un être ligoté par lui. D'un point de vue psychologique, on parlerait de cordon ombilical qui n'était pas coupé. Au propre comme au figuré, couper le cordon ombilical est un geste hautement symbolique. Comme nous, les personnages bibliques ne sont jamais privés de leur réalité toute humaine. Mettre en relief le sens allégorique de ce récit, ce n'est pas prononcer un jugement, bien au contraire. C'est donner sens au renoncement auquel l'Évangile nous appelle et que la foi d'une certaine façon impose. Pour que ce fils de la promesse puisse devenir un être vraiment adulte, la réalité qui unit Abraham à son enfant, et réciproquement l'enfant à son père, est appelée à un dépassement, à une nécessaire transformation, une métamorphose. C'est d'autant plus vrai que la venue au monde de ce fils était tout à fait providentielle. Il y a pour nous tous, dans cette histoire, un appel à aller au-delà, à évoluer vers les choses nouvelles que Dieu prépare sans cesse et vers lesquelles nous sommes exhortés à tendre.
    Isaac était le fruit d'une promesse: Abraham l'avait reçu, mais pour autant ce fils ne devait pas être considéré comme son bien, une sorte de possession égoïste. C'est pourquoi le lien qui l'unissait à ce fils devait passer, lui aussi, par une mutation, comme c'est le cas d'ailleurs de toutes les étapes du pèlerinage d'Abraham. Au départ Dieu l'avait appelé à quitter sa famille, à prendre de la distance par rapport à son lieu et à aller jusqu'au bout de lui-même, comme le laisse entendre le texte hébreu: "Va pour toi, vers la terre que je te ferai voir." (Gen. 12.1-3). Il en va ici de même: "Prends ton fils… et va-t-en… (ou, à nouveau: "Va pour toi"). Il s'agissait à proprement parler d'aller vers un avenir, et ce n'est pas pour rien que cette directive est répétée à Abraham en ce moment particulier.
    La foi du patriarche, toujours en mouvement, ne faisait pas de lui un homme "arrivé". Même en terre promise, reçue sur déclaration expresse de Dieu, Abraham ne se laisse pas atteindre par la sclérose, l'auteur de l'épître aux Hébreux l'a bien vu: "C'est par la foi qu'il vint s'y établir comme dans une terre étrangère. Car il attendait la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l'architecte et le constructeur." (Hébr. 11.8-12).
    Le renoncement est la clé qui permit à Abraham de vivre une juste relation avec son Dieu, Celui qui l'appelait. C'est la clé qui permet de recevoir en héritage la promesse, sans que celle-ci ne meure, étouffée qu'elle serait par une main accapareuse. Cette renonciation ouvre au dépassement, et cela dans tous les domaines où notre foi est invitée à aller de progrès en progrès.

 

 

 

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