QU'EST-CE QUE LA VÉRITÉ
QU'EST-CE QUE LA VÉRITÉ?     
Il n'est pas question ici de réchauffer un précis de doctrine chrétienne, ni de débattre de tel ou tel aspect de notre confession de foi, afin de convaincre
d'éventuels interlocuteurs du bien-fondé de notre position.     
Non. Dans le cours d'un dialogue lourd de conséquences, c'est la question posée par Pilate, gouverneur romain, à Jésus, alors qu'il est acculé par les
Juifs (Jean 18.28;19.16). Notre mémoire a surtout gardé de lui l'image d'un homme qui se lave les mains (qui est pur) de la condamnation de Jésus. Peut-être
avons-nous de la peine à nous identifier à un tel personnage, surtout si nous savons qu'il était un homme impitoyable, au caractère inflexible, imbu de
pouvoir, cherchant toujours à se bien placer pour monter à l'échelle politique de Rome. L'Évangile de Luc nous apprend que sa cruauté alla jusqu'à verser
le sang des Galiléens, massacrés par ses troupes dans le parvis du Temple où ils offraient des sacrifices.     
Qu'est-ce que la vérité? Dans cette question, se trouvent résumées l'identité, la vie, la carrière de Pilate. Et c'est la question que nous allons nous
poser avec lui. Oublions un instant la conclusion dramatique que nous connaissons. Car, dans son dialogue avec Jésus, nous découvrons un homme plutôt sympathique,
tour à tour interrogateur, curieux, désabusé, perplexe, au fond assez proche de nous. Il a tout de même voulu défendre Jésus par trois fois! "Je ne trouve
aucun crime en lui" a-t-il dit (18.38;19.4-6). Cependant dans cette confrontation avec Jésus et avec les Juifs, Pilate va adopter quatre attitudes différentes
qui vont mettre en lumière les détours de son coeur et sa notion de vérité --pas si éloignée de notre humanité à tous!     
1. Pilate a voulu protéger Jésus:        
Il n'était pas le dernier venu tout de même! Il avait du bon sens et de l'intelligence. Par ses questions, il a fait connaissance avec le vrai Jésus. Il
s'est enquis des accusations des Juifs, et de ce que Jésus répondait pour sa défense. Pilate est peut-être dur, mais il ne veut pas être ridicule. La situation
est simple, la bonne volonté peut suffire.     
Eh! bien non, elle ne suffira pas. Parce que Jésus se défend vraiment mal. Pourquoi parler d'un autre monde? Pourquoi dire qu'il est venu dans ce monde
pour rendre témoignage à la vérité? Quelle prétention! Pilate veut bien aider Jésus, mais de grâce, qu'il soit raisonnable! Qu'est-ce que la vérité après
tout? La vérité ça n'existe pas!     
Pilate ne connaît qu'une vérité, celle de sa propre vie, construite à la force du poignet, ou à coups de piston. Il faut savoir se débrouiller dans la
vie, avoir des relations, puiser dans les ressources humaines. Une vérité qui viendrait d'un autre monde? Allons donc! Pilate est pour l'efficacité concrète.
On est jamais mieux servi que par soi-même.     
Pilate renvoie Jésus à l'image de l'homme sans Dieu. Jésus est innocent, certes, mais Pilate ne veut pas défendre une cause perdue.     
2. Pilate veut faire plaisir aux Juifs:     
Il est très ambitieux, le pouvoir l'intéresse. Il faut toujours le consolider. Puisqu'il n'y a rien à espérer de Jésus, il va lâcher du lest du côté des
Juifs. Sans autre raison que de s'attirer leurs bonnes grâces, il fait battre Jésus de verges, et organise une parodie de couronnement. En le tournant
au ridicule, il veut montrer qu'il n'est pas dupe: Jésus n'est pas vraiment le roi qu'il prétend. C'est tout juste une belle face. "Voici l'homme", vous
voyez bien que ce n'est pas sérieux! Pilate espère que cela va les apaiser...     
Eh bien non, cela ne les apaise pas. Ils veulent que leurs accusations soient prises au sérieux. Ils ont une loi, et selon cette loi, Jésus doit mourir.
Pour eux, la situation est grave. Jésus n'est pas le roi des Juifs.     
Pilate a sous-estimé les ennemis de Jésus. Il voulait un accommodement qui lui permette de renvoyer Jésus libre et de contenter les Juifs. Vouloir un peu
de vérité des deux côtés n'est pas possible. La loi du juste milieu n'est pas la bonne. Quand l'ennemi est dans la place, il veut toute la place. Pilate
est effrayé. Il ne pensait pas que cela le mènerait si loin.     
3. Pilate se raccroche à sa position:     
C'est sa manière de se sortir de ce mauvais pas. Jésus est-il vraiment si innocent que cela? Pilate essaie alors de faire pression sur Jésus pour qu'il
enlève enfin son masque et révèle sa culpabilité. C'est lui qui détient le pouvoir, qui a droit de vie ou de mort. Attention Jésus! A l'intérieur de lui-même,
il doit penser: après tout, cette vérité, c'est du bluff, de la poudre aux yeux. Pilate sait bien qu'il n'y a pas de vérité. Ou, s'il y a une "vérité",
c'est celle qui le sert, lui. Je suis important, j'ai de la valeur, et je vais le dire à ce Jésus...     
Réponse étrange de Jésus: "tu n'aurais sur moi aucun pouvoir s'il ne t'avait été donné d'en haut". Il fait référence à un autre pouvoir, autrement plus
grand que le sien. Intérieurement, Pilate se sent pris à la gorge. C'est une parole qui tranche dans ses fausses certitudes. Jésus aurait-il raison malgré
tout? Quelque part au fond de lui-même, résonne encore une petite voix qui dit: c'est vrai, la vérité qui est en lui est plus grande que la mienne. Elle
me désarme.     
4. Pilate veut faire volte-face:     
Il ne sait plus que faire. Il aimerait ne plus être là, s'occuper d'autre chose, fuir ce curieux dilemme. Mais il est coincé: il doit passer par la volonté
des Juifs, s'il tient à maintenir son pouvoir. "Si tu le relâches, tu n'es pas ami de César". Pilate n'est pas vraiment libre, il doit céder. Son ambition,
sa carrière sont en jeu. Autant sauver l'essentiel. Pour ce qui est de Jésus, il vaut mieux s'en laver les mains. Pilate livre alors Jésus pour être crucifié.    

Qu'est-ce que la vérité en cet instant dramatique? Est-ce celle de la démission, celle du laisser-faire? Instant d'intense révélation de son impuissance.
Pour Pilate, il voulait défendre Jésus, parce qu'il le considérait comme innocent. Et voilà qu'il le livre. Quelle trahison de la vérité! Pourquoi? Il
était lié à un pouvoir dénaturé et éphémère. En quelque sorte, il était un mercenaire, ne se préoccupant que de son intérêt, que de sa promotion. Et l'on
sait que lorsque le danger vient, le mercenaire s'enfuit pour sauver sa peau (Jean 10.12).     
L'histoire profane nous apprend que la carrière de Pilate se termina brusquement quelques années plus tard. Tout d'abord déplacé en Judée, selon une tradition
ancienne, il fut banni à Vienne sur le Rhône, où il se serait suicidé. Tragique conclusion.     
Qu'est-ce que la vérité?:     
Notre coeur est tortueux (Jér. 19.9). Nos paroles et nos actions peuvent masquer la réalité qui est enfouie en nous: nos mensonges, nos priorités inavouées,
nos volontés secrètes, nos peurs, nos demi-vérités. Osons dire -- ou découvrir tout à
nouveau -- que la vérité n'est pas en nous, que des parcelles de notre coeur ne sont pas encore exposées à la lumière de Christ. Mais peut-on vivre en
n'étant sûr de rien, creusant toujours pour arriver à une hypothétique vérité? Non, bien sûr. La vérité n'est pas en nous. Notre vérité (et notre identité)
est en Christ. C'est le paradoxe de notre pauvreté, entachée par le péché, et de notre richesse, parce que la vérité de Dieu nous relève et nous transforme.
Mais sachons distinguer notre "vérité" de celle de Dieu. Découvrons avec humilité que vivre dans la vérité n'est pas une chose acquise une fois pour toutes,
ni que cela coïncide avec la vérité de Dieu de manière automatiquement inspirée.     
Notre "vérité" qui se croit bonne, a besoin de mourir pour que celle de Christ nous habite de plus en plus. Notre "vérité" qui voudrait emprunter un peu
ici, ou un peu là, pour faire bonne moyenne, doit être abandonnée. Seule la vérité en Christ est pure. Notre "vérité" qui s'exprime dans le grand "moi"
individuel, doit mesurer son grand vide sous la vérité de Christ. Notre "vérité" qui s'établit sur un pouvoir humain quelconque, n'est que poussière emportée
par le vent.     
Quelle est la vérité qui habite notre coeur? Pilate avait devant lui une réalité objective: Jésus était vraiment innocent et son témoignage est vrai. Cependant,
Pilate a livré Jésus, parce qu'il était porteur au plus profond de lui-même de fausses valeurs en conflit avec les vraies valeurs de Dieu, le Véritable.
Ne mettons pas trop vite Pilate de côté. Nous lui ressemblons. Les valeurs que nous avons laissé entrer dans notre coeur, auxquels nous sommes attachés,
même inconsciemment, parlent plus fort que nos belles confessions de foi. Sachons discerner avec les autres et reconnaître avec l'aide de Dieu, où est
pour nous la vérité qui sauve, et qui glorifie Dieu dans nos vies. La promesse qui nous est donnée par Jésus-Christ est que "l'esprit de vérité nous conduira
dans toute la vérité". (Jean 16.13).
AUTEUR:  Bernard Bally, tiré de "Semailles et Moissons"