(conte de Noël)

 

LA DÉMISSION DU PÈRE NOËL

 

par Véronique Barberon-Olivier

 

 

Nous étions au mois de décembre, le 24 au soir, pour être plus exact. Dans son immense atelier, le Père Noël mettait une touche finale à sa tenue de gala: son éternel costume rouge, ses bottes fourrées, ses gants, et bien sûr sa hotte. La veille, il avait astiqué son traîneau, brossé ses rennes et véréfié que chaque grelot tintinnabulait joliment. Tout était fin prêt pour le marathon de cette épuisante nuit.

 

Avant de s'élancer dans les airs, le Père Noël s'accordait une dernière pause devant une tisane bien chaude et quelques gâteaux aux noix. Il mastiquait lentement, les yeux rivés sur sa pendule qui ne lui servait qu'une fois par an.

 

Soudain, il poussa un énorme soupir. Un de ces soupirs qui en disent plus long qu'un discours sur la lassitude et le mal de vivre. Car notre Père Noël, tout vrai Père Noël qu'il était, en avait assez. Vous le croirez si vous le voulez, mais il n'en pouvait plus de cette vie. Depuis des décennies, il était condamné à penser, toute la journée, aux cadeaux que des milliers d'enfants, sur les conseils avisés de leurs parents, avaient eu l'audace de lui commander. Des millions de poupées, toutes différentes, des panoplies d'Indien de pirate et autres héros des cours de récréation, des trains électriques, des peluches, des dînettes, des fusils, etc. .

 

Ce soir-là, le Père Noël repensait avec nostalgie à l'époque bénie de Dieu où il pouvait faire ce qui lui plaisait, se promener à sa guise le dimanche, et passer la nuit de Noël tranquillement installé devant la cheminée.

 

Au début, quand il avait rencontré celui qui allait devenir son patron, il avait été enchanté. Monsieur Cifer, PDG de la société Lu et Cifer, était un homme de tête, organisé, débordant d'imagination. Il avait un grand projet: il voulait dépoussiérer la fête de Noël! En effet, disait-il, cette histoire de Fils de Dieu était trop rebattue, un peu gnangnan, pas assez proche des réels désirs des hommes. Il fallait donner un coup de jeune à tout cela! Les gens avaient envie de rêves, d'histoires magiques, tout ce qui n'était pas d'enfant couché dans la paille! Le Père Noël se rappelait avec exactitude ce qu'avait dit Monsieur Cifer. Il avait expliqué toutes les caractéristiques de sa future entreprise, un trust gigantesque et international.

 

"La seule chose dont j'ai besoin pour mener à bien ce projet, c'est un employé qui acceptera de tenir le rôle principal", avait-il précisé.

 

Timidement, notre frtur Père Noël avait demandé des précisions. Il avait salivé de convoitise à l'évocation du plan de carrière de celui qui serait l'heureux élu de cette formidable entreprise. Un tel homme dirigerait des centaines de serviteurs qui l'aideraient dans la fabrication des jouets. Il serait le roi de toute la terre, les enfants l'adoreraient comme un dieu. Il recevrait chaque année des millions de lettres venues de ses innombrables admirateurs. La nuit de Noël, vêtu d'un costume somptueux, il ferait un voyage magnifique, visitant chaque pays, faisant plaisir à chaque enfant (ou presque), et ce, dans un confortable traîneau tiré par des rennes volants.

 

Devant tant d'alléchantes promesses, notre homme s'était immédiatement porté volontaire. Physiquement, il correspondait au profil désiré: de grande taille, il était doté d'un ventre rebondi et de bonnes joues rouges. La seule condition qu'imposa Monsieur Cifer fut qu'il se laissa pousser la barbe et qu'il la teignît en blanc pour avoir l'air d'un grand-père.

 

C'est ainsi que notre anonyme devint le Père Noël.

 

Au début de sa carrière, il vécut une sorte d'état de grâce, et accomplit sa tâche avec l'enthousiasme d'un néophyte. Ensuite, sa célébrité augmentant d'année en année, il se laissa gagner par l'euphorie du succès, et il regardait avec une condescendance amusée ceux qui tentaient encore de lui faire concurrence avec leur imagerie vieillotte. Il était le seul, il le voyait bien, à être aimé de tous, quel que soit l'âge, la race, la nationalité.

 

Pendant des décennies, son dévouement ne faiblit pas, jusqu'à ce soir du 24  décembre où il se sentit soudainement las. Las d'avoir froid, las de passer par les cheminées de plus en plus encombrées d'antennes, las de croire à la merveilleuse escroquerie selon laquelle tous les enfants recevaient des cadeaux. Il était las de feindre d'ignorer la terrible déception de ceux dont les souliers restaient vides.

 

Il en était à ce point de ses sombres réflexions, quand la pendule sonna minuit. Il lui fallait partir. Il se leva, se dirigea en traînant les pieds vers son étable où l'attendait le traîneau chargé de ses myriades de cadeaux. Il s'installa péniblement sur son siège, et, sans enthousiasme aucun, ordonna à ses rennes de s'envoler.

 

Tandis qu'il survolait la terre, indifférent à ses beautés, il eut brusquement une idée qui le fit d'abord sourire, puis rire franchement. Cette année, il allait casser la machine bien huilée de Noël, et tant pis s'il perdait son travail!

 

Cette nuit-là, le Père Noël déposa chacun de ses paquets dans les maisons dont les enfants ne recevaient jamais de cadeaux. Il pénétra dans des habitations où il n'y avait aucun signe de fête, où le sapin ne brillait que par son absence, où parfois il n'y avait aucune chaussure où mettre les présents. Ce fut la plus belle de ses nuits de Noël. Il eut bien quelques scrupules en songeant aux enfants qui ne trouveraient rien au pied du sapin, mais la pensée de la joie indescriptible de ceux qui n'attendaient aucun jouet le consola.

 

Quand le Père Noël reprit la direction de son logis, son cœur était encore plus léger que son traîneau.

 

Sur le chemin du retour, il admirait ces paysages qu'il avait survolés sans les voir, quand il aperçut, dans une clairière, au cœur d'une sombre forêt, une misérable chaumière. Il sursauta. Peut-être y avait-il là un enfant qui n'avait rien reçu. Après une descente rapide, il s'arrêta devant la cabane. Avec la souplesse d'un chat, il se glissa dans la cheminée, et se retrouva dans une pièce unique qui, sur le coup, lui parut déserte. Il allait repartir, lorsqu'il remarqua une silhouette sombre, dans l'encoignure de la fenêtre.

 

"Bonsoir, dit alors une voix douce et grave, je t'attendais".

 

Le Père Noël sursauta:

 

"Vous m'attendiez? Je ne crois pas avoir l'honneur de vous connaître.

 

 --En effet, tu ne me connais pas, reprit la voix dans l'obscurité. Regarde-moi."

 

À ce moment-là la pièce fut inondée de lumière. Le Père Noël éprouva une grande crainte. Devant lui se tenait un homme somptueusement vêtu, sur la tête duquel était posée une couronne sertie de diamants.

 

"Qui penses-tu que je suis?" Demanda-t-il.

 

Le Père Noël hésita. Le visiteur avait l'air d'un roi.

 

"Vous êtes un roi? Finit-il par répondre.

 

--Tu as vu juste.

 

--C'est comme moi, renchérit le Père Noël en bombant légèrement le torse.

 

--Un peu comme toi, en effet."

 

Le Père Noël était perplexe. Que faisais un roi dans un taudis, en plein bois, le soir de Noël, au lieu de festoyer avec ses amis? Avant qu'il n'ait posé la question, le roi lui dit:

 

"J'ai quitté mon royaume tout spécialement pour toi.

 

--Pour moi? Bégaya le Père Noël troublé. Vous croyez donc en moi, vous aussi? Je pensais que seuls les enfants se laissaient abuser. Vous souhaitez peut-être me passer une commande? Ce n'est pas trop tard, il me reste encore un grand choix dans mon atelier."

 

Le roi regarda son interlocuteur avec un sourire amusé qui provoquait aux coins de sa bouche de petites rides tendres.

 

"Non, reprit-il, je n'ai aucune commande à passer. Je suis venu t'apporter un cadeau."

 

Un cadeau, le père Noël n'en croyait pas ses oreilles. Jamais dans son contrat il n'avait été stipulé qu'il pourrait recevoir un cadeau. Même durant son enfance il n'en avait jamais reçu, sa famille étant trop pauvre. Le roi se taisait, respectant le silence du Père Noël. Puis il dit:

 

"Mon cadeau est un peu particuliers. En réalité, il s'agit plutôt d'une invitation à venir vivre dans mon royaume.

 

--Moi? S'exclama le Père Noël, … et en quel honneur?

 

--Parce que j'ai aimé ce que tu as fait ce soir, pour les enfants pauvres.

 

--C'était une folie! Je ne sais pas si après une faute professionnelle pareille le patron me gardera à son service.

 

--Certes, repris le roi, il n'appréciera pas ton initiative. Cependant, ta réponse à mon invitation ne doit pas dépendre de ce que la société Lu et Cifer décidera.

 

--Vous en avez de bonnes, je ne connais rien de vous, ni de votre pays. Par exemple, comment vous nommez-vous?"

 

Le roi sourit. Son sourire cette fois, était empreint d'une tristesse profonde.

 

"Je me nomme Jésus.

 

--Jésus? Ce nom me dit quelque chose."

 

Puis il se tut. Ses pensées l'entraînèrent des années en arrière, quand à minuit, dans la petite église on déposait sur la paille l'enfant Jésus.

 

"Alors comme ça, vous êtes Jésus? Honnêtement, j'étais convaincu que c'était de l'histoire ancienne. J'ignorait que vous fussiez devenu grand, et roi de surcroît."

 

Il prononça ces derniers mots d'une manière à peine audible. En réalité il commença à se sentir mal à l'aise. Se raclant la gorge, il chercha ses mots:

 

"À vrai dire, je pense tout à coup à quelque chose. Euh, enfin, vous êtes peut-être. C'est une idée en l'air… Bref, n'êtes-vous pas venu me faire un reproche?

 

--Un reproche? Dit le roi. Et lequel?

 

--Et bien, en quelque sorte, je vous ai piqué votre place. Avant, il y a très longtemps, c'était vous le roi de la fête.

 

--Ce n'est pas faux, mais je ne suis pas là pour briguer ta place dans la fête de Noël. Je suis venu te chercher, car j'ai besoin de toi dans mon royaume.

 

--Vous avez besoin d'un Père Noël? S'exclama le Père Noël.

 

--Non.

 

--Mais alors?

 

--J'aimerais te compter parmi mes amis."

 

Le Père Noël s'approcha de la fenêtre. Dehors, la lune brillait sur la neige. Les rennes attendaient paisiblement de repartir. "Bon, soupira-t-il, parlez-moi de votre pays."

 

Le roi se leva et contempla à son tour les arbres immaculés. Il se retourna ensuite vers le gros bonhomme vêtu de rouge:

 

"C'est un endroit où toutes les pensées du cœur sont dévoilées. Celui qui désire y pénétrer, passe devant un immense miroir dans lequel il se voit, tel qu'il est, au plus secret de lui-même.

 

--Ça ne doit pas être un bien joli spectacle!

 

--Non, c'est souvent difficile à supporter pour celui qui voit son reflet. Mais ensuite, chacun abandonne sur le seuil ses vêtements sales et usés, et revêt un habit de fête. Alors toute laideur, tout chagrin le quittent. Dans mon royaume, seuls règnent la joie et l'amour. On ne peut rien y apporter de sa vie passée."

 

Le Père Noël avait écouté attentivement. Après un temps de réflexion, il demanda:

 

"Et combien coûtent toutes ces merveilles?"

 

Le roi le regarda avec une grande tendresse. Il reconnaissait bien là le commercial de la société Lu et Cifer, pragmatique, les pieds sur terre.

 

"C'est gratuit", lui répondit-il.

 

Le Père Noël eut l'impression de recevoir une gifle.

 

Gratuit? Il avait dit gratuit? Alors que lui-même ne mettait pas un seul cadeau au pied des sapins qui n'ait été payé! Il devait y avoir un piège! À brûle-pourpoint, il demanda:

 

"Comment cela, gratuit? Vous devez être près du dépôt de bilan!"

 

Le roi éclata de rire, un rire chaleureux, plein d'affection pour le gros bonhomme qui se débattait dans l'incompréhensible, avant de préciser:

 

"Tout est gratuit, parce que j'ai moi-même payé le prix pour chaque homme qui désire y entrer."

 

--Vous avez dû vous ruiner! Fit remarquer le Père Noël.

 

--En quelque sorte", répondit le roi.

 

Le Père Noël regardait maintenant avec une admiration non feinte celui qui avait été capable d'une telle générosité. En comparaison, sa propre royauté lui paraissait étroite et mesquine. Elle n'était que de la poudre aux yeux! Elle n'avait jamais rendu personne meilleur.

 

"Et donc, reprit-il, vous êtes venu spécialement pour moi? Pour me proposer de venir chez vous? Cependant, vous dites que vous n'avez pas besoin de moi.

 

--Je n'ai pas besoin d'un Père Noël. J'ai besoin de celui que tu es vraiment. Tout à l'heure, lorsque tu es parti faire ta tournée, tu avais l'air fatigué de ta vie. Tu semblais la trouver monotone, et un rien tristounette.

 

--C'est que je suis très seul. Je reçois des millions de lettres, tout le monde parle de moi, mais qui vient prendre le thé chez moi? Qui m'écoute? Qui rit avec moi? Personne.

 

--Serais-tu prêt à abandonner cette vie pour me suivre?"

 

Le Père Noël se tut. C'était une décision importante à prendre. Abandonner ce qu'il connaissait, sa renommée, cette tournée triomphale, son chalet douillet, pour un monde inconnu. Il y avait de quoi hésiter.

 

"Est-il possible de faire un essai? Vous savez, comme dans les magasins: Satisfait ou remboursé!"

 

L'éclair amusé qu'il aperçut dans les yeux de son interlocuteur lui tint lieu de réponse.

 

"Bon, reprit-il, je vois qu'il n'y a pas moyen de négocier. C'est tout ou rien, quitte ou double. Au fond, si je fais le bilan, je dois reconnaître que j'en ai franchement assez de cette vie. Je suis las de n'offrir que des mirages, et beaucoup de déceptions."

 

Il soupira:

 

"Si je continue sur cette voie, je vais faire une dépression."

 

Après un temps de silence, se ressaisissant, il ajouta:

 

"Alors, je suis votre homme! Je ne sais pas à quoi je vous serai utile, mais je sens que je vais aimer vous servir."

 

Tard dans la nuit, si quelqu'un était passé près de la cabane, il aurait trouvé un traîneau abandonné, sans son attelage de rennes. Il aurait vu, soigneusement plié sur la banquette, un costume rouge, des bottes et des gants fourrés, accompagnés du mot suivant:

 

"Monsieur Cifer, je vous présente ma démission. Signé: le Père Noël."

 

P.S.  Monsieur Cifer a depuis embauché un autre Père Noël. Il paraît qu'on le surveille de près.