LES FABLES DE LA JUNGLE

par le docteur Paul White

édité par La Ligue Pour La Lecture De La Bible




TABLE DES MATIERES


PROLOGUE: --LA CHOSE MORTELLE
I:        LE GRAND MUR
II:       LE PIEGE DE LA MORT
III:      POISON ÉGALE-T-IL SÉCURITÉ?
IV:       NUL NE LE PEUT PAR LUI-MEME
V:        LE SINGE QUI REFUSAIT DE CROIRE AUX CROCODILES
VI:       LE PEU DE SAGESSE QU'IL Y A A NOURRIR LES VAUTOURS
VII:      EMPECHEZ-LES DE NICHER
VIII:     SUR LE MAUVAIS BOUT DE LA BRANCHE
IX:       POURQUOI DIEU ENVOYA JÉSUS
X:        LES PETITS LÉOPARDS DEVIENNENT DE GRANDS LÉOPARDS
ÉPILOGUE: LE LAIT DANS LA NOIX DE COCO


PROLOGUE

LA CHOSE MORTELLE


      Daudi, un infirmier de l'hôpital du Docteur Jungle, préparait des médecines pour les estomacs. Dans le baobab, à l'extérieur de l'hôpital, les corbeaux se querellaient bruyamment. A mesure que se déroulait l'après-midi du Tanganyika, les ombres s'étiraient.
      Sous l'abri, en dehors de la porte du dispensaire, se trouvaient ceux qui guérissaient de différentes maladies. Ils bavardaient ensemble.
      --J'ai terriblement peur du lion, dit l'un dont la jambe et la tête étaient bandées de bandages, et il frissonna légèrement.
      Un grand garçon mince toussa, puis dit:
      -- "Heh", la seule pensée de Nzoka le serpent me donne la chair de poule.
      Un homme qui se remettait de la malaria émit d'une voix fatiguée:
      -- "Heh", le Rhinocéros, avec ses pattes qui ébranlent le sol, sa corne féroce, ses...
      Les mots lui manquèrent parce que ses dents claquaient d'effroi.
      Daudi pesa une poudre blanche et la versa dans une bouteille.
      -- Les créatures réellement à craindre, dit-il d'une voix persuasive, sont Mbu le moustique et Papasi la tique, et Hazi la mouche. De petites bêtes, en vérité, mais elles tuent mille@fois plus de gens en une année que les bêtes fauves de la jungle.
      Daudi s'arrête et se fait absolument immobile.
      -- Il est une chose plus mortelle encore, plus dangereuse...
      Un frémissement passa sur les auditeurs, et M'gogo, qui chaque jour venait à l'hôpital chaque jour chercher une médecine pour ses yeux, fut très intrigué.
      -- Je vous parlerai de diverses manières de cette chose mortelle, affirma Daudi, car il est très important que vous compreniez. Combien de côtés a cette timbale?
      Il éleva le gobelet marqué "Bic-Soude".
      Ceux qui écoutaient se montraient prudents.
      -- Quatre côtés, avança l'un.
      -- Aussi un dessus et un fond, suggéra M'gogo.
      Daudi acquiesça.
      -- Il y a également plusieurs côtés à cette chose mortelle. Écoutez!


CHAPITRE I:

LE GRAND MUR


      Comme il se tenait dans la lueur du feu, son doigt levé, le blanc de beaucoup d'yeux se tourna vers Daudi, l'infirmier de l'hôpital.
      Les bruits de la nuit africaine flottaient dans l'air nocturne.
      La voix profonde de Daudi résonna...

      La consternation régnait dans la jungle. Tous les animaux se réunirent un matin à l'ombre du haut baobab pour parler de ce que l'on pourrait entreprendre, car un mur immense était soudainement apparu de part en part de la jungle.
      Il était très élevé et très long, et aussi loin que, du haut de sa grandeur, Twiga la girafe pouvait le voir, il était extrêmement é`pais.
      -- Le meilleur de la jungle est de l'autre côté, rugit Simba le lion: l'ombre dense des arbres verts, l'eau bleue du grand lac, la fraîcheur des petits ruisseaux qui descendent de la grande montagne...
      Son rugissement se fondit en un grognement.
      -- "Yoh", se lamenta Twiga la girafe, et de ce côté-ci sont les épines et la poussière et le désert, et même les trous d'eau sont bourbeux.
      Faru le rhinocéros était furieux. Il ronfla; ses petits yeux bulbeux étincelèrent.
      -- "Koh", renifla-t-il aller et retour, pareil à une scie à mains, un mur! Je m'en vais le charger et passer au travers".
      Les animaux branlèrent la tête. C'était, peut-être, la bonne solution.
      Faru s'éloigna.
      Puis il fit volte-face et, courant aussi vite que voulaient bien travailler ses courtes jambes, galopa vers le mur. Ses pieds rapides battaient la poussière, la faisant voler, sa corne se dressait, agressive. Le mur se rapprochait de plus en plus.
      Faru baissait la tête.
      "Wahm!"
      Il fonça de nouveau.
      Le mur tenait bon, comme auparavant.
      Faru était conscient de beaucoup, beaucoup d'yeux qui le regardaient, étonnés.
      Soufflant violemment, il trotta loin au fond de la jungle. Appuyant son pied de derrière contre le tronc d'un très grand arbre, il s'élança en un galop plus rapide que la première fois. Le sol trembla, la poussière vola en nuages compacts, et il frappa le mur, "Bang!"
      Il recula, chancela sur ses cuisses, son pied de devant caressant sa corne repliée. La meurtrissure de son front enflait à vue d'oeil, ses yeux ronds se dirigeaient simultanément dans deux directions, son esprit tournoyait comme "ifulafumbe" le cyclone.
      -- "Heh", dit Twiga la girafe en guise de conversation, en vérité c'est un mur d'une résistance étonnante.
      Nhembo l'éléphant balançait sa trompe d'ici de là, sa queue pareillement, bien qu'un peu moins.
      Il trompeta.
      -- Cela demande de la force dans les épaules de repousser un mur comme celui-là.
      A la mode éléphant, il marcha vers le mur, le tâta de sa trompe. Et de sa rude épaule il le cogna.
      "Bang, bang, bang!"
      Le mur ne bougea même pas de l'épaisseur de sa queue.
      Lentement Nhembo fit demi-tour et se servit de son autre épaule.
      De petites bouffées d'haleine d'éléphant sortaient par saccades de sa trompe, pendant que son épaule cognait, et cognait, et cognait encore le mur. Puis Nhembo aussi vint s'asseoir, exténué, à côté de Faru, et appliqua des feuilles de papayer sur ses épaules gonflées d'ampoules.
      -- Véritablement (les mots tombaient, haletants, de sa trompe), on ne peut passer "à travers" ce mur. C'est une barrière de solidité.
      Il s'en alla vers le marécage afin de trouver de la boue fraîche et adoucissante.
      Mbisi la hyène rit de son vilain rire.
      -- Pour des animaux à la force puissante et de peu d'agilité, c'est une tâche par trop difficile! Quant à moi, je suis une créature de subtilité. Je saurai trouver un chemin "autour" du mur.
      Il y avait dans sa voix un ton sardonique qui provoqua, sur plus d'un épiderme, des rides de déplaisir.
      Twiga la girafe abaissa ses regards du haut de l'arbre à épines dont elle mordillait les pousses.
      -- "Alors Mbisi, dit-elle, dit-elle en mâchant des feuilles épineuses, montre-nous ta sagesse!
      Mbisi tourna insolemment son dos arqué, et s'esquiva, prenant des sentiers sinueux et détournés.
      Le soleil se coucha et, tandis qu'ils attendaient, les animaux de la jungle ressentirent la faim. Mais quand se leva la lune, Mbisi n'était pas de retour.
      Vint un autre jour, et ils attendirent; une autre nuit tomba, et Mbisi la hyène ne revint pas.
      Le jour suivant, encore, les animaux de la jungle retournèrent sous le baobab, et attendirent que réapparaisse la hyène.
      Avec peine, aidé de Nyani le singe, Faru l'éléphant avait redressé sa corne, et il était efficacement réconforté par Ndeje, l'oiseau qui piquait les tiques de sa peau et chuchotait des mots d'encouragement à son oreille.
      Nhembo l'éléphant posait sur les enflures de ses épaules des compresses de vase, et délicatement posait de la boue liquide sur son épine dorsale douloureuse. Il trompetait doucement, et de sa trompe murmurait des paroles consolantes dans sa large oreille gauche --paroles qui, pour les autres, résonnaient comme un distant tonnerre.
      Paisible, Twiga la girafe mangeait les plus vertes pousses au plus haut du magnolier parasol.
      Nyani le singe se grattait et bavardait avec les siens, et Nzoka, le serpent, couché en rond dans la chaude poussière, songeait à de la nourriture.
      Au déclin du soleil, Mbisi la hyène revint, harassée et boitante.
      -- Yoh, grogna-t-elle, fourrant piteusement la tête entre ses pattes de devant, c'est inutile! Il n'y a point de chemin "autour" du mur. Il s'en va, s'en va, et s'en va.
      Mollement, Nzoka le serpent se déroula, étirant sa tête oscillante.
      -- "ah", siffla-t-il, vous, animaux, avez la force, la capacité et les moyens de franchir de vastes distances, mais moi, Nzoka, avec mon corps qui se meut en tous sens, je trouverai un chemin "sous" le mur.
      Un instant après, les animaux virent disparaître sa queue dans un trou, au ras du Grand Mur qui divisait la jungle. Ils attendirent et guettèrent; mais dans la jungle, tout était silence.
      Le temps passa.
      Au coucher du soleil, en regagnant le grand baobab, le corbeau croassa son chant tardif de l'après-midi.
      Les bêtes s'apprêtaient à rallier leur gîte pour le repas du soir, quand un jet de poussière à la base du mur les obligea à s'arrêter et à regarder.
      Beaucoup d'yeux étaient braqués sur ce point, des yeux qui luisaient et louchaient et clignotaient.
      Alors apparut la tête de Nzoka. Il faisait face au mur.
      -- "Hiss"!! siffla-t-`il, sa langue se trémoussant, victorieuse. J'ai réussi! Moi seul de tous les animaux de la jungle, j'ai trouvé le chemin qui mène de l'autre côté du Grand Mur.
      Pardon, l'interrompit poliment Twiga la girafe, penchant son long cou, tu es pourtant toujours du même côté du mur que nous autres.
      La tête de Nzoka le serpent se haussa de fureur. Il roula des pupilles rouges et rondes. Ses paroles étaient lubrifiées de venin.
      -- "Yoh", (sa tête ondulait de droite et de gauche) avec habileté et ruse, j'ai circulé sous terre dans de nombreux et sombres sentiers. Nul animal n'aurait pu en faire autant. Il n'y a point de chemin "sous" le mur, ou moi, Nzoka le serpent, je l'aurais trouvé.
      -- Certainement, approuva Twiga la girafe, sa langue soigneusement cachée dans sa bouche.
      Nyani le singe aboya.
      -- Moi, je monterai "dessus", babilla-t-il.
      Il agitait sa queue et détendait ses muscles. Poussant un cri, il sauta contre le mur, s'y agrippa et monta, monta.
      Plus il montait, plus ses pattes avaient peine à s'accrocher. Soudain, sa queue remua vainement, ses pattes ne saisirent que le vide.
      Il se mit à glisser. Son corps, dans les airs, roulait sur lui-même.
      -- "Whoo"!! Il atterrit sur son dos, aux pieds de Twiga la girafe.
      Nyani baragouina un moment, pendant que le souffle revenait lentement dans ses poumons de singe.
      -- "Yoh", dit-il, se grattant par contrainte et habitude, Twiga, mon amie la girafe, tiens-toi tout près du mur. Je vais courir sur ton échine et escalader ton cou. Du sommet de ton crâne, je ferai un bond et grimperai avec tant de vigueur, que j'arriverai "sur" le dessus du mur.
      Twiga la girafe était des plus complaisantes. Nyani lui empoigna la queue, tangua sur son dos; une fois sur sa tête, il prit de l'élan, et sembla s'élever; mais, loin du faîte, de nouveaux, ses prises lâchèrent, et les animaux aux aguets virent comment le corps du singe virevoltait dans l'espace, pour tomber à plat ventre aux pieds de l'éléphant. Du bout de sa trompe, gentiment, Nhembo lui fit la respiration artificielle puis, le raccrochant par la queue, le souleva au niveau de ses yeux.
      --Eh bien, Nyani, y a-t-il un chemin "par-dessus"?
      -- Oh! dit Nyani, parlant avec la difficulté de qui a la tête en bas, nul dans la jungle ne grimpe comme je grimpe. Sûrement, nul ne peut parvenir "au-dessus".
      Ainsi les animaux firent cette expérience:
      Il n'y avait aucun accès "au travers" du Grand Mur, ni "dessous", "dessous", "autour".
      Il advint alors qu'ils remarquèrent le nom du mur, car il était écrit en lettres si pâles, qu'elles ne pouvaient être déchiffrées que par ceux qui comprenaient.
      Twiga la girafe réfléchissait profondément au sens de tout ceci.

      -- "Ah ah! reprit Daudi l'infirmier, ce n'étaient que des animaux de la jungle. Quel est le nom de ce mur? Il n'y a point de chemin pour passer "au travers". Il est trop haut pour que l'on puisse monter "au-dessus". Il n'y a point de chemin "en dessous", ni "autour".
      Un homme, dont un bandage dissimulait l'oeil gauche, répondit:
      -- Les lettres sur le mur sont PÉCHÉ.
      Daudi fut d'accord.
      -- Oui, le péché est la haute barrière qui nous sépare de Dieu. Mais il en est qui savent comment ce Grand Mur a été franchi. Il y a une porte. Jésus, le Fils unique de Dieu dit, et dit en vérité: "Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé." Pourquoi resterions-nous plus longtemps du mauvais côté de ce mur?
      Le soleil couchant se reflétait sur les visages de ceux qui écoutaient. Les uns hochaient lentement la tête, mais M'gogo, lui, soutenait son menton de ses mains, car ces mots tournaient et tournaient dans son esprit.


CHAPITRE II:

LE PIEGE DE LA MORT

      Daudi s'éclaircit la gorge.
      -- " Ceux-là seuls qui pratiquent la sagesse des singes sont pris dans les pièges de la mort.
      Les auditeurs firent un signe d'assentiment.
      M'gogo, lui, écoutait de ses deux oreilles.
      Daudi poursuivit:

      Perembi le chasseur préparait un piège. Ce piège était un bidon d'huile perforé d'un trou dans le haut.
      Le chasseur mit d'abord dedans du sable et des pierres qu'il recouvrit d'une couche de cacahuètes. Il plaça le tout sous un baobab dans la jungle, s'en fut tranquillement, s'assit à l'ombre, et fit le guet.
      Bientôt, plusieurs membres de la tribu de Nyani(de singes) apparurent.
      Le parfum des cacahuètes était nourriture pour leur nez. Ils discutaient ensemble, et l'un d'eux --il se nommait Toto-- s'approcha pour examiner le bidon.
      Il le secoua.
      Il regarda par le trou, y fourra son nez et huma.
      "Ahhh"! que c'était bon!
      Son esprit de singe lui souffla: "Tout ce que tu as a faire c'est de mettre ta main dans le trou, et les cacahuètes sont tiennes."
      Toto regardait ici et là.
      Il écoutait la voix insistante de son nez.
      Agile, sa main s'enfila dans l'étroite ouverture et rafla toutes les cacahuètes qu'elle put tenir.
      Rapidement, Toto la retira, mais une douleur à son poignet l'arrêta.
      Les cacahuètes enfermées dans cette main ne voulurent pas sortir.
      Twiga la girafe le regardait par-dessus un buisson épineux.
      -- Lâche les cacahuètes, Singe, conseilla-t-elle aimablement, et ta main pourra sortir.
      Mais ce n'était pas dans les habitudes de la tribu de Nyani(singe) de lâcher des cacahuètes.
      De nouveau, la girafe parla.
      -- Les cacahuètes ne sont qu'un piège, lâche-les, et tu seras libre.
      Sous son abri, le chasseur se sourit à lui-même.
      Il prit un sac fait de fibres de baobab, saisit son bâton noueux et prudemment, s'avança vers le singe.
      Effrayé, Toto le singe bascula le bidon, le traîna un petit bout avec lui. Malgré cela, sa main ne voulut pas sortir.
      La famille des singes s'agitait sur les plus>hautes branches du baobab, et jacassait.
      -- Lâche les cacahuètes, et tu seras sauf, répétait Twiga la girafe en s'en allant.
      Mais il n'est pas dans les coutumes des singes de lâcher ce qu'ils tiennent. (Telle est la sagesse des singes.)
      Toto hurla et recula, mais le piège le gardait. Perembi le chasseur brandit son bâton.
      "Bang"! Étourdi par le coup, Toto tomba à la renverse.
      Sa main se desserra, les cacahuètes s'éparpillèrent dans le bidon, et Toto fut promptement fourré dans un sac.
      Il était pris au piège parce qu'il avait voulu agir selon la sagesse des singes.

      Il y eut un long silence. Daudi hocha tristement la tête, puis il parla:
      -- Qui peut résoudre mon énigme? Quel est le nom de ce piège?
      Un murmure flotta dans le crépuscule. Puis vint une voix.
      -- Le nom du piège est PÉCHÉ.
      Daudi acquiesça.
      -- Oui, voici ce que dit la BIBLE: Le péché paie ses serviteurs. Son salaire, c'est la MORT; et il possède une sagesse de singe celui qui pense échapper à ce piège (celui de l'avidité), tout en se cramponnant à des choses qui lui apporteront la captivité et, après elle, la mort.
      La voix de Mbisi la hyène monta, effrayante, apportée par l'air nocturne.
      M'gogo frissonna. ses pensées étaient de peu de réconfort.


CHAPITRE III:

POISON ÉGALE-T-IL SÉCURITÉ?

      Daudi écrivit sur le sol: NOMBRES 3223.
      -- Vraiment, dirent ceux qui écoutaient, deux et trois sont des nombres.
      -- Ainsi que trois et deux, répliqua Daudi.
      Tous rirent, sauf M'gogo.
>     -- Trente-deux est aussi un nombre, vingt-trois également. Tout ceci est une énigme, sourit Daudi.

      Nzoka le serpent éprouvait toujours une grande faim dans son estomac. Il s'en plaignit à sa femme.
      -- Femme! Écoute! Il n'y a jamais assez de nourriture pour contenter mon appétit!
      "Oh"! --la langue de la femme de Nzoka fulgura de-ci, de-là comme un éclair -- pourquoi alors ne t'occupes-tu pas toi-même de ta nourriture?
      Nzoka siffla.
      -- J'ai songé à diverses choses. Mon estomac m'y oblige. Je "veux" pourvoir à ma propre nourriture par mes propres moyens.
      Sa femme lui dit:
      -- Sois prudent! Tu t'attireras des désagréments. Ta prudence cède là où commence ton estomac.
      Nzoka siffla.
      -- Je sais ce que j'ai à faire. Je n'aurai pas de désagréments.
      -- Oh! --sa femme distilla du venin-- tu en auras certainement des ennuis.
      -- Femelle de beaucoup de paroles! railla Nzoka le serpent.
      Parmi la chaude poussière, il zigzagua son chemin jusqu'aux abords de la demeure de Parembi le chasseur, dont le fils possédait sept poulettes. La plus belle et la plus grasse était KoteKot la poule.
      Précisément, il advint que Kote-Kot venait de pondre un oeuf. Pour le prouver, elle chantait sa chanson.
      -- Nzoka(le serpent), dont l'estomac se contractait, l'entendit. Ses yeux arrondis roulèrent et sa langue sortit et rentra avec rapidité.
      -- La chanson de Kote-Kot la poule signifie nourriture et contentement pour l'affliction de mon estomac.
      Silencieusement, Nzoka rampa vers la case.
      Or, les murs de boue et de pieux dont était faite la maison de Perembi le chasseur, avaient beaucoup souffert de la chaleur du soleil et de la violence du vent. La couche de plâtre revêtant le clayonnage ayant cédé au pied du mur, il se trouvait un endroit où Nzoka put juste frayer un passage à son corps entre les lattes et la terre.
      Là, devant lui, non loin, à côté du grand silo à grain, s'offrait un oeuf. Le serpent s'en approcha. L'oeuf était délicieusement tiède, cette sorte d'oeuf qui apporte le bonheur aux entrailles d'un serpent.
      Nzoka ouvrit largement sa bouche, sa tête s'étira en avant, et l'oeuf fut englouti. Exactement au bas du cou, formant un renflement, l'oeuf s'arrêta. Sans bruit, Nzoka le serpent se dirigea vers l'encoche du mur. Sa tête passa, aussi son cou, puis il fut bloqué par la bosse qui était l'oeuf.
      Délicatement, Nzoka heurta la coquille contre les bords du trou; à l'instant, ses entrailles furent inondées de satisfaction.
      Plein de contentement, il comprima le reste de son corps à travers le trou, l'oeuf, grâce au mouvement, mieux réparti.
      Chez lui, dans la racine du grand baobab, il s'enroula pour dormir le sommeil de la plénitude.
      Il fut réveillé par sa femme.
      -- Où étais-tu? Où as-tu été? Quels désagréments t'es-tu attiré? Lui demanda sa femme.
      Nzoka eut une crispation de la queue et, de rage, cracha sa langue en avant et la ravala.
      -- Je vais par mes propres chemins et les sentiers de ma propre sagesse. Mon estomac chante un chant de joie qu'il n'a jamais chanté quand toi tu cuisines pour lui.
      Il ferma les yeux; mais sa femme reprit:
      --Sois prudent. Tu auras des ennuis. Le sentier de ta propre sagesse! Ah! ah! ah! C'est très drôle!
      Elle saliva un jet de poison.
      Nzoka le serpent eut un mince sourire. Son estomac était en paix.
      Le lendemain, il entendit de nouveau la chanson de Kote-Kot la poule.
      De nouveau, il trouva l'ouverture dans la palissade de la cabane. De nouveau, il rampa à travers le trou.
      De nouveau, il goba un oeuf et de nouveau, quand son corps passa par l'échancrure du mur, son estomac fut inondé de plaisir.
      Plus tard, le voyant couché en rond et content, sa femme vint à lui.
      -- Sois prudent, O Serpent, siffla-t-elle en sourdine. Tu auras des ennuis. Ne t'y trompe pas. A faire les choses que tu fais, tu seras pris.
      Mais Nzoka le serpent ferma les yeux au son de cette voix, son oreille interne ne percevant que le murmure satisfait de son estomac rempli.
      Le troisième jour, il guetta le chant de la poule et goba un autre oeuf de la poule. De nouveau, son estomac se réjouit au-dedans de lui. De nouveau, sa femme le remit en garde par beaucoup de paroles.
      -- Ah! se dit-il, il n'y a pas de danger en tout ceci!
      Le quatrième jour, ne voyant pas de danger, de nouveau il se réjouit, et goba un autre oeuf.
      Le cinquième jour, le fils de Paremby le chasseur s'étonna:
      -- Mon père, chaque matin, j'entends la chanson de Kote-Kot, mais elle chante sans résultat. Je veux surveiller quelle en est la raison.
      Le fils de Perembi se cacha derrière le silo à grain, Kote-Kot pondit son oeuf et chanta.
      Nzoka entendit la chanson de la poule, et fit comme de coutume. Il força le passage de la palissade, inspecta en vitesse les alentours: non, il n'y avait pas de danger (il n'y en avait jamais eu.
      Il engloutit l'oeuf; mais les regards de Parembi et de son fils le suivaient et dans l'esprit de l'enfant du chasseur, un plan était né.
      Le serpent goba encore l'oeuf et se dirigea vers la sortie.
      Comme son corps se mouvait hors de la pénombre de la hutte, dans le soleil éclatant, la femme du serpent dit à ses enfants:
      -- Voici venir votre glouton de père qui suit un chemin de médiocre sagesse, le chemin du danger, le chemin qui mène au souci, au scandale, au...
      Nzoka le serpent siffla horriblement et, de sa queue, battit sa femme.
      -- Silence, "bavarde"!
      Perembi le chasseur et son fils ruminaient de profondes pensées; ils rirent aux éclats. Le lendemain matin, le chasseur prit un autre oeuf, le mit avec de l'eau dans une marmite d'argile qu'il posa sur le feu.
     A la quatrième heure, Kote-Kot la poule vint prendre sa place accoutumée. La chaleur du feu chauffa l'eau, et au fur et à mesure que la chaleur augmentait, le dedans de l'oeuf durcissait.
      Kote-Kot, en se retirant de l'endroit où elle avait l'habitude de pondre, chanta.
      Nzoka le serpent entendit les accents de son chant.
      Le fils de Parembi le chasseur ôta l'oeuf pondu et mit à sa place celui qui cuisait dans la marmite. Les deux oeufs étaient pareils, mais au-dedans il y avait une subtile différence.
      Le serpent parut à l'ouverture creusée dans le mur de la case, et s'y faufila.
      Il ne lança, ce jour-là, des regards ni à gauche, ni à droite; ses yeux étaient fixés sur l'oeuf.
     -- Allons donc! se dit-il. Il n'y a aucun danger!
      Il sourit de son sourire pointu de serpent.
      S'il avait regardé en haut du silo à grain, il aurait aperçu les yeux du chasseur et ceux du fils de celui-ci. Eût-il été capable de voir derrière le silo, il aurait distingué, fortement serré dans la main de Perembi le chasseur, un solide gourdin.
      Mais Nzoka n'avait de regards que pour la proie que réclamait, insistant, son estomac.
      Nzoka engouffra l'oeuf.
      -- "Ho ho! remarqua-t-il, Kote-Kot la poule a sûrement la fièvre aujourd'hui. L'oeuf est chaud.
      Il parvint à la brèche du mur et y coula sa tête. D'un coup sec, il frappa l'oeuf contre la paroi.
      -- La coquille de cet oeuf est bien dure aujourd'hui!
      Il cogna plus violemment; malgré cela la coquille ne se brisa pas.
      Une fois, deux fois, trois fois, il voulut obliger son cou à passer entre les piquets. Puis, de la force de son corps vigoureux, il s'enroula autour de la poutre qui soutenait le toit.
      Dans une sorte de frénésie, Nzoka fouetta l'air de sa queue. Mais l'oeuf était cuit dur et faisait obstacle.
      Le fils de Perembi le chasseur rit.
      -- La médecine qui doit te guérir de ton larcin est difficile à avaler, voleur d'oeuf!
      Il surgit de l'abri du silo, et VLAN!!! Il tua le serpent gourmand d'un grand coup de gourdin.
      Au coucher du soleil, la femme de Nzoka le serpent dit à ses enfants, tandis qu'ils regardaient le corps de leur père ou époux passer du tas de pierres où il était, dans la gueule de Mbisi la hyène:
      -- Voyez, mes enfants, ne suivez pas les traces de votre père. Il prétendait qu'il ne courait pas de danger. Parce qu'il a réussi, encore, encore et encore, il a cru qu'il était en sécurité. Mais, constatez: c'est dans la gueule d'une hyène qu'il se trouve maintenant.

      -- Eh bien, dit Daudi, vous ne pouvez pécher et vous tirer d'affaire. Les mots du Livre sont les suivants: "Sachez que votre péché vous atteindra."
      -- Quel livre? demanda l'un de ceux qui écoutaient.
      -- Le Livre de Dieu, et particulièrement celui qu'on appelle Nombres, chapitre 32, verset 23.
      Dans l'ombre dense, en dehors de la maison de Daudi, M'gogo attendait. Il parla.
      -- Mon péché me tourmente. Que dois-je faire?
      -- Il n'y a rien que "toi", tu puisses faire. Mais il y a un chemin.


CHAPITRE IV:

NUL NE LE PEUT PAR LUI-MEME

      Parle-moi de ce chemin, dit M'gogo, et ses yeux s'élargirent. J'ai peur de cette chose mortelle.
      -- Tu es sage d'avoir peur, affirma Daudi, mais avec tes oreilles bien ouvertes, et le sens profond de mes paroles incrusté dans ton esprit, tu trouveras la libération de ta peur. Un jour, vois-tu...

      Nyani le singe et son cousin Toukou avaient trouvé une noix de coco.
      Se balançant d'arbre en arbre, ils se la lançaient et la rattrapaient avec adresse. Puis, ils décampèrent jusqu'à l'endroit où poussaient les tiges de maïs coupées l'an passé. Ils poursuivirent la noix, lorsque, entre les baobabs, elle roula sur la pente de la colline, et tous deux stoppèrent et braillèrent d'excitation quand, avec bruit, elle dégringola de la haute terrasse et aboutit, dans le marais appelé Matopé, une zone de boue mouvante.
      C'était un lieu sinistre, où même Nhembo l'éléphant redoutait de se vautrer, un lieu de vase é`paisse qui vous aspirait à elle jusqu'en son fond.
      Toukou, en équilibre sur le talus, considérait la noix de coco qui se trouvait maintenant hors d'atteinte.
      -- Ah! mon ami, dit-il à son cousin, je vais reprendre la noix de coco!
      Calant ses jambes contre une pierre, il sauta à une bonne distance, et atterrit tout près de la noix; mais, ce faisant, il eut de la boue sur les mains. A la manière des singes, il les essuya sur sa queue. Et, empoignant la noix, il sourit.
      -- Je la tiens!
      Il fit demi-tour pour regagner la rive, mais son pied gauche s'englua dans la boue. Usant de la sagesse des singes (qui est une sagesse imbécile), il donna une for,te poussée de son pied droit. En quelques secondes, ses deux pieds s'étaient enfoncés dans la vase molle qui les emprisonnait.
      Toukou jeta la noix. Il gesticulait et s'égosillait. Lentement, la vase monta, monta, jusqu'à ses tibias. De frayeur, il alerta son compagnon, sur la berge.
      -- Au secours! Au secours!
      Mais, bien inutilement Nyani le cousin de Toukou, dans son agitation, se grattait. Il ne pouvait avoir que des pensées de singe; aussi il grommela, marmonna, puis il comprit que marmonner était de peu de sagesse.
      Toukou enfonçait dans le limon. Il cria:
      -- Nyani que dois-je faire?
      Mais Nyani, qui maintenant se balançait par la queue à une plante grimpante, était plongé dans une méditation de singe; paresseusement, une idée de singe germait dans son cerveau de singe.
      Toukou multipliait ses efforts, et la boue l'atteignit jusqu'en dessous des genoux. Plus il se débattait, plus il enfonçait. Plu`s il enfonçait, plus il se débattait.
      Nyani, à présent, tenait son idée de singe.
      -- Toukou, appela-t-il, tu as de fortes moustaches. Attrape-toi par tes moustaches, et soulève-toi toi-même hors de là.
      Toukou bredouilla de joie. Sûrement il était sauvé. Il se prit par ses moustaches et se souleva de toutes ses forces. Durant un instant, il lui sembla que cela lui réusssissait, mais c'était simplement sa colonne vertébrale qui se redressait en craquant.
      La vase montait, montait, dépassant ses genoux.
      Imperceptiblement montait la vase.
      De nouveau, Toukou s'accrocha à ses moustaches et se hissa.
      Nyani courait le long du rivage, et s'époumonnait.
      -- Tire-toi de là! Tire-toi de là!
      Et la vase lentement, lentement, monta jusqu'aux hanches de Toukou.

      Daudi se tourna vers ceux qui l'écoutaient, leurs yeux dilatés.
      -- Était-il facile à Toukou d'entrer dans le marécage?
      Ils firent signe que oui.
      -- Pouvait-il en sortir tout seul?
      -- "Euh!"
      Ils secouèrent la tête.
      -- Y a-@-il de la joie à être dans le marécage et à s'y enliser?
      -- "Euh! Nous ne le savons pas."
      De nouveaux, ils hochèrent la tête.
      -- Et s'il y reste assez longtemps?
      -- "Oh! Il mourra. Parce qu'un nez plongé sous la surface du marais égale la mort.
      Daudi approuva.

      -- Pendant que nous parlons, le singe dans le marécage bataille et s'enfonce, s'enfonce, et la vase monte, monte, et le singe sur le rivage court sans résultat de bas en haut, vociférant:
      -- Tire-toi de là!
      Et la vase lentement, lentement, montait.
      Elle se colla aux muscles tendus des bras de Toukou, elle passa sur ses côtes, rendant sa respiration de plus en plus difficile, grimpa jusqu'au creux de son cou. Sa gorge, sous la pression de la boue, se contractait pour avaler.

      Dramatique, Daudi se tut.
      -- Était-ce facile d'entrer dans le marécage?
      -- Oui, oui. Que se passa-t-il?
      Les yeux de ceux qui écoutaient leur sortaient des orbites.
      -- Pouvait-il se tirer tout seul hors du marécage? demanda Daudi.
      -- Non non, répliquèrent-t-ils. Raconte-nous ce qui arriva!
      -- Y avait-il de la joie à être dans le marécage?
      -- Comment pouvait-il y avoir de la joie dans un marécage pareil à celui-là?
      -- Qu'advient-il, demanda Daudi, si vous restez dans un marécage pareil à celui-là?
      -- DIS-LE NOUS! éclata M'gogo.
      Daudi poursuivit son récit.

      -- Le menton avait rejoint le menton de Toukou. Il se bagarra frénétiquement, luttant pour tenir sa bouche au-dessus de la vase.
      Mais la vase montait, montait. Le petit nez du singe en fut bientôt recouvert.
      Ses yeux roulaient follement.
      Se cramponnant à ses moustaches, il se poussait, poussait dehors, toujours encore. La dernière chose que son cousin vit de la rive, ce fut deux mains solitaires, qui s'accrochaient encore aux moustaches de Toukou.
      Alors la vase du marais, mollement, reprit sa place. Il n'y eut que deux petites bulles pour marquer le passage de Toukou, le singe qui voulut essayer de sortir du marécage, s'aidant de ses propres moustaches.

      Se mêlant aux frémissements nocturnes de la jungle, un soupir s'éleva parmi ceux qui écoutaient.
      Daudi se tourna vers eux.
      "Quel était le nom du marécage? Il est facile d'y entrer. Vous ne pouvez en sortir par vous-même. Il vous rends malheureux tout le temps que vous y plongez, et à la fin il tue."
      La réponse immédiate fut donnée par M'gogo.
      -- Le nom du marécage doit être PÉCHÉ, mais comment quelqu'un peut±-il s'en échapper? C'est là ma grande peur.
      Daudi acquiesça.
      -- Je fus, moi, une fois, dans ce marécage. J'essayai de me soulever par mes moustaches, car je pensais que ce que je "ferais" me permettait de me libérer du marécage. Plus je luttais, plus j'enfonçais. Alors je vis quelqu'un au bord du rivage. Je ne voyais pas sa figure, mais sa main, tendue vers moi; et dans cette main, au milieu, il y avait une marque. Il dit: "Mets ta main dans la mienne, car je suis le Chemin."
-- Dois-je le faire? Ne dois-je pas lutter avec mes propres forces et en sortir? Alors je sentis le poids de la vase, et je sus que ceux qui restaient dans le marécage mouraient dans le marécage, et je sus qu'il n'y avait de salut que dans Sa forte main; aussi je mis ma main dans la Sienne, et, fermement, il me ramena au-dehors. Sur le rivage il me dit:
      "Suis-moi, car je suis venu pour te donner la VIE, la vraie vie."
      "Et voici, je l'ai suivi sur son chemin. Des temps sont venus où je suis retombé dans le marécage, mais Sa main était là pour m'en retirer. Il n'y a pas de profit à suivre un autre que Jésus-Christ. Il est là, toujours, sa main tendue. Il est très puissant. Tout ce que vous avez à faire, c'est de mettre votre main dans la Sienne et tenir bon. Il fera le reste."


CHAPITRE V:

LE SINGE QUI REFUSAIT DE CROIRE AUX CROCODILES


      -- Non! Brailla Titu, le neveu de Nyani le singe, non! Non! NON! Je ne le crois pas!
      Suspendu par la queue à la grosse branche du baobab, il faisait de grands gestes à son oncle qui se grattait laborieusement et avec succès, se tenant comme il convient, à l'écart de pareilles insultes.
      Titu poursuivit.
      -- Quand j'étais jeune, O mon oncle, vous et les autres pensiez m'effrayer en disant que si je faisais ou ne faisais pas ceci ou cela, un féroce crocodile aux yeux ronds me mangerait. Le dragon de vos paroles inquiétantes était une créature aussi immense qu'un arbre tombé, à la peau semblable à de la boue séchée, aux dents plus longues et plus aiguisées que celles de Simba le lion, et à la queue aussi robuste que la trompe de Nhembo l'éléphant.
      -- Titu, tu es un petit singe de petite sagesse, coupa froidement Nyani. Les crocodiles sont bien ainsi que tu les décris. Ils vivent dans les eaux dormantes côtoyant les rivières, et ils considèrent les singes, spécialement@les petits singes, comme un morceau de choix pour repas.
      -- Oui oui, blagua Titu, un sourire moqueur se dessinant sur ses lèvres de singe, dis-moi la suite: il a des dents qui déchirent plus que les ongles de Chewi le léopard; une peau plus épaisse que celle de Kifaru le rhinocéros; une bouche plus large que celle de Kiboko l'hippopotame.
      Une lueur de colère passa dans les yeux de Nyani. Il se déplaça et administra une bonne claque au petit singe. Titu voltigea hors de portée, riant de son rire idiot.
      -- Oui, oui, je sais! Mais, maintenant, j'ai grandi. J'en connais assez pour n'avoir plus peur des racontars des vieux singes.
      Dans sa rage, Nyani cessa pendant un moment de se gratter. Les mots lui manquaient; aussi il sautilla plus haut et loin parmi les branches maîtresses du grand baobab, jusqu'aux rochers gris où il s'assit et médita sur l'impertinence de la génération montante, spécialement celle des petits singes qui ne croient pas aux crocodiles.
      Voyant Twiga la girafe brouter les vertes pousses d'un parasolier épineux, Titu grimpa jusqu'au niveau de la tête de la girafe, et la salua respectueusement.
      -- Twiga, avez-vous entendu parler d'une créature à la peau épaisse, à la queue robuste, à la bouche géante, aux yeux ronds, qui ¦e promène sur la terre et nage dans l'eau?
      La langue noire et longue de la girafe balaya les branches, y récolta quelques rejets. Puis Twiga dit:
      -- Sûrement tu parles du crocodile, une créature de peu de bienveillance et de solide appétit; elle habite les fondrières, les étangs et la grande rivière. J'avais une tante qui, une fois...
      Mais Titu criaillait insolemment, portant sa main de façon inconvenante devant son nez.
      -- Oh! oh! Vous avez discuté avec mon oncle Nyani, et il vous a conseillé de me conter cette rengaine. Ah! Je ne crois pas aux crocodiles.
      Il sauta à terre, courut lestement au flamboyant dont il fit craquer bruyamment les grosses gousses, et fit montre de son peu de connaissance des bonnes manières et du savoir vivre. Dans un buisson proche nichait Ndudumizi, l'oiseau de pluie.
      -- Dites-moi, O Oiseau d'ample sagesse, s'informa Titu, avez-vous entendu parler d'une créature aussi large qu'un tronc d'arbre, ayant une queue aussi robuste que la trompe de l'éléphant, des ongles plus aiguisés que ceux du léopard, qui a une prédilection pour les petits singes et qui vit au fond de l'eau?
      Ndudumizi remua avec précaution sa longue queue noire et répondit:
      -- O petit singe, la créature dont tu parles est sans doute le crocodile (mais avant qu'il ait pu ajouter un mot de plus, Titu cracha contre lui l'enveloppe de la graine, et décampa sur un amoncellement de roc, où Mbsi la hyène dormait de coutume pendant le jour.
      Or, Mbsi avait de vilaines habitudes et de vilains sentiments. Sur les sentiers mauvais, dans toute l'étendue de la jungle, elle n'était éclipsée que par la malveillance encore plus grande du vautour.
      -- Mbsi, l'aborda Titu, vous êtes une voyageuse. Vous connaissez la plupart des êtres qui rôdent la nuit. Votre nez a un flair subtil, et vos yeux sont des plus perçants. Avez-vous entendu parler d'une créature aussi large qu'un tronc d'arbre, à la peau plus épaisse que celle du rhinocéros et semblable à de la boue séchée au soleil? Une créature aux yeux ronds, à la queue robuste, à la bouche énorme, et qui désire particulièrement manger les petits singes? L'on m'a raconté, raconté, et raconté qu'elle vit auprès des eaux.
      La hyène fit retentir son horrible rire.
      -- Titu, dit-elle, tu es un singe plein de sagesse. Les vieux inventent des histoires pour t'empêcher d'admirer la beauté dans le calme des eaux. Quelle créature merveilleuse tu verras au clair de lune, dans le miroir paisible de la crique où l'on s'abreuve, près de la grande rivière.
      Titu rit sous cape d'un rire aigu, et se dandina le plus gracieusement qu'il put afin d'impressionner davantage encore la hyène.
      Voyant cela, Mbsi ajouta (et l'on devinait de l'ironie sous ses paroles):
      -- Prouve-leur qu'ils ont tort, O petit singe de grande sagesse. Cette nuit, la lune est pleine.Rends-toi au bord de l'eau douce, va à la recherche de cette bête féroce dont l'énorme bouche, la queue et la peau terribles dépassent toute imagination.
      Ayant parlé, Mbsi se glissa sournoisement sous le rocher pour dormir.
      Titu put à peine attendre le coucher du soleil. Enfin se leva la lune. Posément, son coeur de singe battait à vive allure, il se dirigea vers la crique où venaient boire les animaux. Il reconnut les foulées de Simba le lion, se perdit presque dans les empruntes du rhino, et alors, il vit l'eau, argentée et tranquille.
      Il se pencha sur elle et regarda son visage de singe. Il se contemplait, extasié, quand il se rappela son but. Il prononça, d'une voix pas tout à fait aussi assurée qu'il l'eût désiré:
      -- Il n'existe pas de créatures tels que les crocodiles, et il n'y en a jamais eu.
      Dans son dos s'éleva un ricanement sourd qui fit se hérisser ses poils (mais il s'expliqua à lui-même que c'était simplement Kwale la caille qui chantait la bonne nuit à sa famille.
      Titu examinait une souche flottant sur l'eau calme, une souche recouverte de boue sèche. Elle passa sur la rive, en dessous de lu`i, et disparut parmi les ombres. Puis il perçut le froissement de l'herbe tout proche.
      -- Ce doit être le vent, pensa-t-il, bien que l'eau ne fût point ridée.
      Une deuxième fois il entendit le sourd ricanement.
      -- Il n'existe pas de crocodiles, glapit Titu, pris d'une peur soudaine.
     -- C'est vrai, O petit singe, prononça une voix grave, comme c'est vrai!
      Titu, terrifié, se retourna. Il y avait là une formidable masse noire et mouvante, avec, de côté, deux yeux luisants, démesurément ouverts. Puis apparut une énorme bouche bâillant vers lui en découvrant une mâchoire plus puissante que celle de Simba le lion. Elle s'avançait. Titu sentit une haleine chaude à l'odeur de bourbier et d'aliments pourris.
      -- Ha! rugit une voix de tonnerre. Je n'existe pas, eh?
      La forte mâchoire progressa d'un mètre et la bouche se referma. D'entre les longues dents fusa le râle d'épouvante d'un petit singe. Une voix profonde disait:
      -- Je n'existe pas -- toi non plus, petit singe!

      Pendant une interminable minute, seuls les bruits de la nuit s'imposèrent.
      Daudi demanda:
      -- Eh bien?
      Des mots jaillirent de l'ombre:
      -- Certainement, les crocodiles existent.
      -- Et Titu, reprit Daudi.
      -- C'était trop tard. Il crut, mais c'était trop tard.
      M'gogo s'exprimait d'un ton rauque.
      -- Écoutez, conseilla Daudi, est-il sage d'affirmer": Si nous disons qu'il n'y a point de crocodiles, nous nous trompons nous-mêmes?
      -- Oui, fit M'gogo.
      La voix de Daudi retenti de nouveau.
      -- Dans le Livre, il est écrit: "Si nous disons que nous n'avons pas de péché, nous nous séduisons nous-mêmes (remarquez, "nous-mêmes" et personne d'autre), et la vérité n'est point en nous."
Prenez garde de ne pas suivre la sagesse de Titu, le petit singe.
      M'gogo sourit doucement. Il commençait à tout comprendre.


CHAPITRE VI:

LE PEU DE SAGESSE QU'IL Y A A NOURRIR LES VAUTOURS


      Nyani le singe détestait les vautours.
      Par contre, Tichy, le cousin germain de sa seconde femme, était une créature de peu d'intelligence. Constamment il disait qu'il haïssait les vautours, mais il était fasciné par leurs becs crochus, leurs cous déplumés, la manière dont leur queue se déployait, et la courbure de leurs serres dangereuses.
      Un vautour, un jour, s'abattit sur le sol, non loin de l'arbre familial de Tichy.
      Celui-ci dévorait des yeux chaque mouvement de l'infect oiseau.
      Puis il inspecta les environs.
      Nul ne pouvant le voir, il jeta de la nourriture au rapace. Et parce qu'en lui quelque chose s'indignait hautement contre les vautours, il poussa un cri discordant. Par des gestes éloquents, il ordonna à l'oiseau de vider les lieux.
      Le jour suivant viennent deux vautours.
      Quand, par une fenêtre dans le feuillage, Tichy les repéra, ses yeux virent rouge et sa bouche devint sèche. Sans en avoir l'air, il vérifia si on l'apercevait; mais ceux de la jungle ne regardaient pas dans sa direction. De nouveau, il jeta à manger aux oiseaux malfaisants qui se rapprochaient, braillant de telle façon que ce n'était guère un régal pour les oreilles.
      Bientôt, et plus près, surgirent d'autres vautours, car Tichy s'obstinait à les alimenter. Puis, d'une voix qui pouvait s'entendre de loin, il les menaça de leur lancer des pierres, menaces qui eussent été terrifiantes si, au lieu de cailloux, il n'avait lancé des aliments. Les rapaces s'agitaient, mais n'abandonnaient pas la place.
      De sa position avantageuse par-dessus l'épinier, Twiga la girafe remarqua tout cela et hocha tristement la tête, car elle savait que ceux qui nourrissent des vautours recherchent le malheur.
      Une semaine s'écoula.
      Les vautours ne gardaient plus leur distance. Ils atterrissaient jusqu'au pied de l'arbre, engouffrant d'une façon dégoûtante ce que le petit singe, furtivement, leur jetait. Il les observait passionnément bien que la peur lui tordit l'estomac.
      Le lendemain, dans la chaleur de midi, arrogants, les vautours planèrent au-dessus du baobab. Quoique Tichy feignît une rage folle, ils criaillaient, et gauchement battaient des ailes pour s'introduire dans l'arbre, arrachant sauvagement, à coup de bec, la nourriture que Tichy continuait à leur offrir.
      Très haut dans le ciel, d'autres vautours décrivaient des cercles, et, à chaque instant plus nombreux, descendaient. Ils ne cessaient de se multiplier, s'ingéniant à se poser de plus en plus près du singe.
      Poussé par la peur, Tichy, muni d'un bâton, frappait tout autour de lui, en pure perte du reste. Rapidement, les rapaces qu'il avait encouragés, le dominèrent. En masse, ils s'abattirent sur lui.
      Appuyant contre le singe leur hideuse tête, de leur bec destructeur ils déchiquetèrent cruellement les yeux de Tichy, son corps, ses membres. Une plainte stridente de singe se perdit dans les vociférations des vautours.
      Au crépuscule, Nyani le singe, le parent de Tychi, revint de voyage. Il fut rempli d'horreur en voyant les os du cousin germain de sa seconde épouse proprement nettoyés par les becs malpropres de ces ignobles oiseaux.

      -- Oh, dit l'un des auditeurs en frissonnant, Homme Sage, je ne dormirai pas sans rêver cette nuit.
      -- "Eh-eh", fit un autre, saisissant le siège sur lequel il était assis, je peux voir la tête au cou déplumé qui me becquète!"
      Daudi sourit, puis redevint très sérieux.
      -- Il en est, parmi vous, qui m'ont dit se sentir troublés par des pensées qui ne sont pas pures. La réponse à mon énigme est celle-ci: Nourrissez ces pensées-là par ce que vous regardez, par ce que vous lisez, par ce que vous entendez, par ce dont vous vous entretenez, et elles domineront en vous et sur vous, toute votre vie. Laissez-les mourir de faim, et elles s'éloigneront de vous; nourrissez-les, et elles accourent comme un troupeau qui, sans cesse, augmente.
      Il ajouta:
      -- Plusieurs ont les os de leur âme becquetés par ces vilains becs.
      -- Hum hum, se dit à par lui M'gogo, ces paroles m'atteignent avec force.


CHAPITRE VII:

EMPECHEZ-LES DE NICHER


      Nyani le singe appuya son pouce contre la grosse branche du baobab et fit mourir un "doudou" de plus.
      Le grand-père de beaucoup de singes était animé d'une violente colère. La voix forte, il tempêtait tant et plus. Il grimpa à travers les rameaux de son baobab favori.
      De l'une à l'autre branche il sauta, et s'approcha de Twiga la girafe afin de confier à son oreille ses inquiétudes.
      -- O Twiga, dans notre baobab, il y a des "doudou" de la plus vile espèce. Chacun peut avoir des puces; les tiques sont irritantes quoique, somme toute, respectables. Mais des poux! Non!
      Nyani tressaillit imperceptiblement, plissa son nez, et se gratta d'un geste vigoureux, à cette seule pensée.
      Twiga, non sans une sympathie réelle, humecta ses lèvres de sa longue langue noire.
      -- Il est de toute évidence que le séjour des vautours dans ton arbre de famille joue son rôle en cette désagréable circonstance, hasarda-t-elle.
      Nyani éclata d'une rage bleue, et bondit de branche en branche.
      -- Cet oiseau de moeurs répugnantes, ce dévoreur de charognes, qui, qui, qui...
      Le souffle lui fit défaut.
      Il laissa échapper un cri aigu.
      Twiga la girafe promena tendrement sa langue sur l'extrémité sensible de son nez sombre, et constata aimablement:
      -- Si tu agis fermement, Nyani, il est peu probable qu'à l'avenir le vautour s'abatte sur ton baobab.
      Intéressé, Nyani écoutait et se grattait avec élégance.
      Twiga enchaîna:
      -- Tu ne peux empêcher les vautours de survoler ton baobab, mais tu peux les empêcher de s'y loger.
      Nyani réfléchit un bout de temps, et le problème devint limpide à son intelligence de singe. Immédiatement, il se mit en devoir de rassembler des cailloux. Il les conservait, en cas d'urgence, dans le creux de la branche.

      Daudi jeta quelques brindilles sèches sur le feu de camp. Une gerbe d'étincelles éclaira le visage de ses auditeurs.
      -- Oh, dirent ces derniers, ceci, Homme Sage, est une énigme difficile.
      L'infirmier agita devant eux ses doigts, et leur vint en aide.
      -- Vous ne pouvez les empêcher de vous survoler. Vous pouvez les empêcher de nicher.
      Un murmure s'éleva, à peine plus marquant que le chant du criquet; puis quelqu'un rit.
      -- La réponse, Homme Sage, est celle-ci: Surprendre Shaïtan le diable en train de chuchoter à notre oreille n'est pas le péché, mais s'arrêter pour l'écouter est une autre affaire.
      Daudi eut un lent signe affirmatif.
      -- Oui vraiment, la tentation n'est pas le péché. Vous ne pouvez empêcher la voix de Shaïtan de parvenir à votre oreille; mais prendre garde à ce qu'il vous suggère, et le faire -- voilà le péché. Que chacun considère ce que dit la parole de Dieu dans la lettre qu'écrivit Jacques au chapitre Ier, verset 14 et 15.

      Encore et encore, M'gogo se répéta la référence. A la première heure le lendemain, il la chercherait dans son livre. Quand le soleil toucha le haut des arbres, il put lire:
      "Mais chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise. Puis la convoitise, lorsqu'elle a conçu, enfante le péché; et le péché, étant consommé, produit la mort."


CHAPITRE VIII:

SUR LE MAUVAIS BOUT DE LA BRANCHE


      M'gogo, durant toute une heure, avait regardé par la fenêtre du dispensaire.
      -- Mais, comment? questionna-t-il soudain.
      Daudi releva la tête.
      -- Comment quoi?
      -- Comment puis-je me débarrasser de mon péché?
      Le visage de M'gogo était anxieux.
      Daudi étiqueta la bouteille qu'il tenait, puis il feuilleta les pages d'un livre usagé.
      -- Il est dit: "Repentez-vous donc et convertissez-vous, pour que vos péchés soient effacés..."
      M'gogo fit rouler ses yeux.
      -- Des paroles obscures, Homme Sage, des paroles qui font trébucher mon esprit.
      -- A ce soir! conclut Daudi.
      Après le coucher du soleil, tous s'installèrent autour du feu, Daudi sur le siège que lui avait apporté M'gogo.

      Nyani le singe possédait un couteau fameux, spécialement pour la jungle, et qu'on appelle "panga". Ce "panga" était l'orgueil de Nyani. Avec force et dextérité, il l'aiguisait à la surface unie d'une pierre, sous un arbre planté près des grands blocs de granit. Le couteau était si effilé, que Nyani pouvait même l'employer pour tailler les poils de sa queue.
      Maintes et maintes fois, il mit en garde les petits singes de son arbre de famille:
      -- Ne touchez pas au "panga"! Si vos mains s'approchent de ce grand couteau, ne serait-ce qu'en une caresse, vous, jeunes gamins de ma race, vous tâterez du plat de sa lame sur la partie de votre corps où les poils sont les plus rares.
      Cependant, Tabu était un petit singe à la courte sagesse. Il grommela, se frictionna, et se suspendit à une haute branche. Comme si "lui" allait toucher au grand couteau tranchant de Nyani, l'aîné des singes de son arbre!
      Vint un jour où Nyani, avec les singes les plus âgés de la tribu, se trouvait en conférence au milieu des rocs de granit gris, sous l'ombrage du "meninga" (arbre qui donne un excellent bois de construction) Tabu regarda du côté du "panga", puis détourna les yeux.
      Des pensées passèrent en trombe entre ses deux oreilles.
      De nouveau, il regarda. Ses yeux lui apprirent combien luisait le fil, combien résistante et nette de rouille était la lame, velouté et poli le manche...
      Ses prunelles brillèrent.
      Il toucha l'arme avec sa patte de devant.
      Réellement, le manche était aussi doux qu'il en avait l'air. La queue de Tabu s'incurva gentiment autour de la garde, et "oh"! un frisson parcourut tout son corps. Sa queue resserra son étreinte et, comme par hasard, le couteau se déplaça.
      Tabu, tenant fermement "panga", se précipita vers une branche élevée. Pendant un moment, il se tint tranquillement assis sur le rameau, examinant le bord si bien aiguisé. Puis, en voyant comment il pouvait raser "lui-même" les poils de "sa" queue, sa bouche de singe ébaucha un sourire.
      Il faillit laisser choir le couteau lorsque, inattendue, la tête de Twiga la girafe apparut juste en face de son visage.
      Il salua Twiga selon la loyale courtoisie de la jungle, puis d'un ton d'orgueil, il dit:
      -- O Twiga, à l'aide de ce grand couteau, je pourrais couper cette branche par la seule force de mon bras.
      Humectant ses pattes de sa salive de singe, il empoigna résolument "panga", et enroula étroitement sa queue autour de la branche.
      "bang"! il cogna.
      "crac"! des éclats volèrent.
      Vivement Twiga se retira, se mettant hors d'atteinte et clignant de ses doux yeux.
      -- Sois prudent, O petit singe. n'es-tu pas sur le mauvais côté de la coupe? Change de côté, que ton dos soit près du tronc.
      Mais Tabu était trop affairé pour écouter. Il se borna à cracher adroitement sur ses pattes de singe, et frappa à coups redoublés.
      Tandis que l'écorce jaillissait, la vie de Twiga se fit persuasive. Lente et distincte, elle insistait:
      -- Petit singe, tourne-toi autrement! Avec ton dos contre le tronc tu seras en sûreté, mais là où tu es...
      Les yeux étincelants, Tabu, cogna derechef. Une grosse écorce frôla l'oreille de Twiga la girafe. Le petit singe grimaça de triomphe.
      -- Muni d'un couteau comme celui-là, commença-t-il... mais un craquement aigu et effrayant se fit entendre.
      Tabu lâcha le "panga" et, tremblant, recula de deux longueurs de singe vers l'extrémité de la branche.
      -- "Hey"! appela Twiga, sortant et rentrant avec agitation sa longue langue noire. Tabu, reviens! Traverse l'endroit que tu taillades. Tourne-toi autrement, place-toi de ce côté de la coupure, du bon côté, du côté du tronc!
      Mais Tabu hurla et frémit, car la branche craquait plus fortement.
      Twiga s'approcha tout près et parla en confidence.
      -- Tabu, c'est une chose sage que de revenir en arrière. Tant que tu ne changeras pas d'idée quant à ta position, il t'arriveras malheur.
      De nouveau grinça la branche.
      -- Change d'idée, puis change de côté! cria Twiga. C'est la seule chose à faire.
      Hélas! Tabu, fasciné et médusé, secoua sa tête de singe et courut au fin bout du rameau. Il s'y accroupit.
      -- Vite, hurla Twiga, change d'idée, change de direction. Vite!
      Mais il y eut un fracas épouvantable. La branche se brisa. Tabu tomba, pattes par-dessus queue, et s'abattit, "boum"! sur une grosse pierre. Il resta étendu, terriblement tranquille sur le sol, tout près de "tanga" le couteau".
      Les yeux de Twiga la girafe étaient remplis de douleur.
      -- Je lui avais conseillé de changer de direction. Je lui avais conseillé de renoncer à son idée, soupira lentement la girafe.

      Daudi se tut. De sa poche, il retira un morceau de papier qu'il enroula soigneusement; il l'alluma au feu et enflamma la mèche du falot-tempête, puis la régla.
      -- Vous aussi, dit-il, pointant du doigt chacun de ceux qui écoutaient, vous aussi, vous êtes exposés sur une branche, et du mauvais côté de la coupe. Le Livre dit: Renoncez à votre idée -- ce qui signifie, repentez-vous. Le Livre dit: Changez de direction -- ce qui signifie, convertissez-vous. Venez de l'autre côté, car les paroles du Livre sont celles-ci: "Repentez-vous donc et convertissez-vous, pour que vos péchés soient effacés."
      Daudi s'en alla et se dirigea vers l'hôpital.
      Ceux qui écoutaient restèrent calmement assis, la tête remplie de pensées.
      Lorsque M'gogo, une heure plus tard, attendit le sommeil, il pensa au-dedans de lui:
      -- Moi aussi, je suis encore sur le mauvais bout de la branche.


CHAPITRE IX:

POURQUOI DIEU ENVOYA JÉSUS


      Au dispensaire, Daudi préparait un remède contre la malaria, quand l'un de ses auditeurs passa sa tête par la fenêtre.
      -- Homme Sage, dit-il, pourquoi Dieu a-t-il envoyé Jésus?
      Avec lenteur, Daudi posa le verre gradué.
      -- A l'heure où les oiseaux de la jungle se tairont, autour du feu de camp, je répondrai à cette question.

      Et les oiseaux de la jungle se turent.
      -- Chacun dans la jungle connaît mon chien Chibwa, dit Daudi, un petit animal à l'expression joyeuse et à la queue agile.
      Il y eut, dans la demi-obscurité, un consentement général.
      -- A la saison propice, Chibwa et moi, nous allâmes dans mon jardin y planter des arachides. Nous travaillâmes tout d'abord la terre, moi avec ma houe, lui avec ses jambes de derrière. Puis ce fut le temps d'ensemencer. Je préparai le sol en sillons, je viens et je plantai. Alors je m'aperçus, tiens! que Chibwa me suivait, et tandis que je plantai, il arrivait, et, de ses pattes, il déterrait les arachides.
      Je me tournai vers lui et lui dis:
      -- Petit chien!
      Et lui se tourna vers moi, ses yeux et sa queue martuant sa joie.
      -- Ces arachides que je plante deviendront, à l'époque de la récolte, ma nourriture. Si tu enlèves les semences, il n'y au!a point de récolte. Ton maître mourra de faim, et, à cause de cela, toi aussi, tu mourras de faim. C'est un geste peu sage de déterrer les arachides que je plante, aussi, je te prie, ne le fais pas.
      Il frétilla de la queue, et je me dis à moi-même:
      -- J'ai parlé avec bonté et j'ai expliqué la situation. Maintenant, tiens! il comprend et tout ira bien.
      Le lendemain, je retournai au jardin. Chibwa m'accompagna et, comme je plantai, de sPs pattes, il enleva arachide après arachide. Aussi, je lui tombai dessus et le frappai avec rudesse.
      Il poussa un hurlement de stupeur.
      Misérable, sa queue se fourra entre ses jambes.
      Il n'y avait plus aucune joie dans ses yeux.
      -- Chien, lui dis-je, en modérant la fureur de ma voix, déterre la semence des arachides, et il n'y aura point de récolte; je mourrai de faim, et, toi aussi, tu connaîtras la famine.
      Le petit chien eut honte. Il s'approcha et s'assit à côté de moi. Et, tiens! je me dis: Chibwa, à présent, comprend. Un peu de sévérité a fait la différence. Je lui ai expliqué ce qui en est, dès lors, tout est bien.
      Le troisième jour, je plaçai un os dans ma poche, un os entouré de viande et je pensai: C'est une bonne chose que de récompenser ceux qui ont compris.
      Je me remis à planter. Ayant fini la première rangée, je vis Chibwa s'avancer dans cette direction; ses pieds s'apprêtaient à fouler le sol. Je le devançai; je lui tendis l'os entouré de viande. Il y eut beaucoup de gaité dans son regard, et sa queue courait le danger de remuer au-delà de ses limites. Puis je me dis à moi-même: Cette fois-ci, il a saisi. Je lui ai montré de la bonté. Il réalise que s'il extrait les arachides, il n'y aura point de récolte. S'il n'y a point de récolte, je n'aurai rien à manger; lui non plus n'aura rien à manger, et ce sera cause de famine, de souffrance et de mort.
      Arriva le dernier jour où je devais planter. Chibwa vint avec moi. Je terminais le dernier sillon, lorsqu'il voulut extirper les arachides. Mon esprit s'emplit de confusion, de tristesse, de consternation. J'allai m'asseoir en dessous du baobab et ruminai maintes pensée`s.
      Et je dis: Comment m'y prendre pour éclairer Chibwa? Je lui ai parlé avec bonté et avec sévérité. Je lui ai offert des présents. J'ai essayé de toutes les méthodes pour lui faire comprendre. Que puis-je de plus? Alors je dis: Il n'y a qu'un seul moyen. Je dois devenir chien et lui parler en langage de chien. Ainsi je lui exposerai tout, et ainsi, il comprendra.
      En agitant toutes ces pensées, je me dis encore à moi-même:
      C'est pourtuoi le Dieu tout-puissant a envoyé Jésus. Il devint un homme semblable à moi. Il naquit comme je suis né; son enfance fut pareille à la mienne; sa vie fut comme ma vie. Il vécut afin que je puisse comprendre Dieu. Si je pense à Dieu, je le comsrends en pensant à Jésus-Christ. Jésus mourut d'une mort ignominieuse alors qu'il n'étais âgé que de trente-trois ans, afin ce triompher du pé`ché et de nous assurer la vie qui dure à toujours.

      -- Le péché doit être une terrible chose puisque Dieu a dû agir ainsi, prononça tout doucement la voix de M'gogo.
      Daudi approuva:
      -- Jésus a souligné le péché d'un grand trait sombre, sa Croix. Souvenez-vous de ceci: En revenant à la vie, Jésus nous a donné la preuve qu'il était Dieu.
      Daudi ajouta, en regardant ceux qui l'écoutaient:
      -- Voilà pourquoi Dieu envoya Jésus.
      M'gogo restait parfaitement calme.
      Puis il fit un geste de conviction, et ses yeux étincelèrent.


CHAPITRE X:

LES PETITS LÉOPARDS DEVIENNENT DE GRANDS LÉOPARDS


      M'gogo se tenait sur le seuil du dispensaire.
      -- Homme Sage, je suis venu pour la médecine des yeux.
      -- Qu'en est-il des yeux de ton esprit? Vois-tu clairement toute la question, M'gogo? s'informa Daudi, en introduisant des gouttes noires dans deux yeux écarquillés.
      M'gogo secoua la tête, mais ne dit mot.
      -- Alors, écoutez l'histoire des petits et des grands léopards.
      Tous s'assirent du côté ombragé de l'infirmerie.
      Daudi commença.

      Perembi le chasseur marchait, silencieux, à travers la jungle.
      Le vent lui soufflait au visage. Dans sa main droite, un arc; sur son dos, un carquois de flèches; suspendu à son côté, un couteau de chasse; serrée dans sa main gauche, une lance de chasse plus aiguisée que le fer le plus aiguisé. Sans bruit, il alla contre le vent, son regard fouillant chaque arbre, chaque taillis. Il se mouvait parmi d'épais buissons d'épines.
      Soudain il s'arrêta.
      Rapide, il ajusta une flèche à son arc, puis le détendit, et cracha de dégoût. C'était un zèbre qui passait, animal de piètre profit pour un chasseur! La chair du zèbre, en outre, n'est-elle pas une insulte à l'estomac?
      Le but de Perembi consistait à découvrir et à tuer Chewi le léopard, dont la peau, sur la place du marché, avait plus de valeur que de nombreuses vaches.
      Il alla de l'avant. Autour de lui, le buisson d'épines laissait apparaître des taches, des bigarrures et des raies de lumière. Le regard de Perembi se fit aussi aigu que la pointe de sa lance, car Chewi le léopard sait se diviser à l'arrière, et ne se faire voir que lorsque ses dents cruelles, et ses griffes plus cruelles encore, ont causé de terribles dégâts.
      Perembi, qui entrait sous le couvert d'un arbre, se glissa soudain en une muette immobilité. Il venait de surprendre un mouvement.
      Attentif, il regarda en haut; ses yeux alors lui indiquèrent alors qu'il ne s'agissait que de Twiga la girafe, dont le corps se confondait avec les jeux d'ombres et de lumières, et dont la tête dépassait le faîte du magnolier parasol, Twiga en grignotait, friande, les fortes pousses.
      Perembi cracha de nouveau, et à pas feutrés, continua sa poursuite.
      Puis il stoppa. Cette fois-ci, il retint sa salive dans sa bouche, et choisit dans son carquois la flèche la plus affilée.
      Sans faire de bruit, il se glissa à l'abri du gros tronc d'un baobab.
      Ses doigts se refermèrent sur sa lance.
      Là, sur un roc ensoleillé, reposait Chewi le léopard. Perembi plaça la flèche à son arc, et ses yeux étincelèrent quand il vit combien grande était la taille et la force de Chewi.
      -- Ici, pensa Perembi, il y a un profit réel!
      Il visa avec minutie. "Et zip"! La flèche vola. Perembi rampa derrière le baobab et ressortit à l'opposé, une main tenant sa lance, l'autre son couteau.
      Il demeurait rigide, dans l'attente; mais peu à peu il se relâcha. Un sourire flotta sur son visage, car la flèche avait sûrement atteint son but, et Chewi le léopard gisait mort, ses puissants muscles convulsés.
      Perembi s'avanèa et s'apprêta à écorcher le grand chat de la jungle. Du pouce, il tâta le fil de son couteau de chasse qu'il trouva fort tranchant. Il délibéra. Où couper pour qu'il y ait le moins de dommage?
      Tandis qu'il réfléchissait, un instinct en lui l'avertit d'un danger. Il sentit se dresser ses cheveux sur son crâne. Il agrippa sa lance, se tourna, inspectant de tous côtés. Devant lui, à moins de deux mètres, il aperçut un second léopard.
      Perembi demeura impassible. Puis, son couteau jaillit dans l'air, et se planta dans l'écorce d'un buisson épineux. Le chasseur arracha une longue bande d'écorce souple, y fit des noeuds et la fixa avec précaution autour du corps de l'animal. C'était le plus petit léopard qu'il eût jamais vu. Il attacha petit-léopard à un arbre, tandis qu'il écorchait le grand léopard. Cette besogne accomplie, il souleva la bête et la passa par-dessus son épaule. Retenue par la queue pendait la peau du fauve, dont la grosse tête se balançait dans le dos de Perembi. Il prit l'écorce à laquelle était retenu petit-léopard et, pareillement, le jeta sur son autre épaule; Puis, parcourant la jungle, il se dirigea vers sa demeure, il souriait avec contentement. Il songeait à la somme considérable qu'il retirerait de la vente de la belle peau tachetée. Il pensa à tout ce qu'il pourrait se procurer. Le voilà maintenant un homme riche!
      Il se dit en lui-même: Grande est ma chance, et je suis, certes, un chasseur de courage et d'adresse.
      Chantant son chant de victoire, Perembi parvint au village. Nombreux furent ceux qui le complimentèrent. Les enfants criaient et riaient de saisissement et de joie. C'est alors qu'ils découvrirent le petit léopard.
      -- "oh"! s'exclamèrent-t-ils. "C'est une jolie créature! Regardez comme ses yeux sont doux."
      De petites mains caressèrent la peau veloutée.
      -- "Eh bien", conclurent-ils, ce sera notre jouet.
      Le chasseur rit, et les quitta pour aller montrer aux adultes du village la dépouille qu'il vendrait avec un fameux bénéfice. Le chef, entendant parler de sa réussite, s'approcha et le félicita. Il vanta l'habileté du chasseur. Puis il rejoignit le groupe des enfants rieurs. Brusquement, il s'arrêta et éleva sa lance.
      -- "Faites attention!" dit-il, un petit léopard n'est pas une bête de tout repos à héberger dans un village. Prenez garde! Les petits léopards deviennent de grands léopards, et les grands léopards tuent.
      Mais les enfants le supplièrent:
      -- Grand Chef, ne faites pas mourir notre petit léopard! Voyez, il a de si beaux yeux. Regardez comme il mange sa bouillie dans nos mains. Ses ongles sont trop petits pour nous faire du mal et voyez ses dents, comme elles sont mignonnes!
      A son tour, le chasseur ajouta son mot.
      -- Grand Chef, il ne peut causer aucun mal. Il n'est qu'un si petit léopard...
      -- C'est vrai, reprit le grand chef qui, lui, était le plus adroit chasseur de toute la tribu "pourtant, il est certain que de petits léopards deviennent de grands léopards, et que les grands léopards tuent. Écoutez la voix de la sagesse, et laissez-moi l'abattre tout de suite.
      En paroles véhémentes, ils exprimèrent leur refus.
      Ainsi, jour après jour, les enfants nourrirent de pâtée le petit léopard, et il grandit. Ses dents grandirent, ses griffes grandirent, ses mouchetures grandirent, mais il avait les yeux les plus tendres qu'on eût jamais vus dans la jungle. Les enfants s'amusaient avec lui, et il ne montrait nulle colère de la brusquerie des très petits enfants qui, très souvent, tiraient sa queue, ses oreilles aussi. Toujours son regard était empreint de bienveillance.
      Mois après mois, journellement, à l'heure du repas, ils lui donnèrent de la bouillie à manger. Ses dents poussèrent, ses ongles poussèrent, et les mouchetures de son dos s'élargirent.
      Un matin, son couteau de chasse en main, le chef se rendit à la maison de Perembi le chasseur. De la case de Perembi, sortit le petit léopard, déjà moyennement grand. Le chef recula, et brandit son couteau. Mais il y en eut là de ceux qui s'écrièrent:
      -- Grand Chef, remets ton couteau dans sa gaine! Vois, c'est notre petit léopard apprivoisé, nourri uniquement de pâtée, aux yeux les plus tendres parmi ceux de la jungle entière. C'est une créature inoffensive, le jouet des enfants.
      -- Bouillie ou pas bouillie, jouet des enfants, peut-être, il n'empêche que les petits léopards deviennent de grands léopards, et que les grands léopards tuent.
      -- "ha! ha!" dit en riant Perembi le chasseur, bousculant de son pied le léopard, et le grattant de son gros orteil "D'autres, bien sûr, mais non ce petit léopard. Il a toujours été nourri de bouillie."
      Le chef haussa les épaules.
      -- Tu as entendu mon sage avis. C'est dans la nature des léopards de tuer.
      Mais les membres de la famille de Perembi ne prêtèrent aucune attention aux paroles du chef. Chaque jour, ils alimentaient le petit léopard. Et ses dents s'allongèrent, ses griffes s'allongèrent, son corps s'allongea, et le nombre des mouchetures se multiplia sur son dos. Ses yeux étaient doux; ils ne perdaient rien de leur tendresse, même lorsque quatre enfants chevauchaient le petit léopard et le guidaient par sa queue.
      Il y en avait de ceux, au village, qui hochaient la tête, en disant:
      -- Il est devenu une grande bête!
      Perembi se contentait de rire.
      -- C'est vrai, mais il n'a été nourri que de pâtée. Il n'y a pas de férocité en lui.
      En ces jours donc, il mangea de la bouillie en quantité, et ses dents poussèrent jusqu'à ce qu'elles fussent plus longues que celles qui pendaient autour du cou de Muganga, le docteur-sorcier. Ses griffes devinrent plus longues et plus pointues que les épines de l'arbre de la jungle. Ses mouchetures se découpaient, noires ou claires, sur la couleur dorée de son pelage. Sa longue queue se mouvait avec grâce, et ses yeux restaient les yeux les plus doux de la jungle.
      Or, un matin, le cadet des enfants de la maisonnée s'éloigna sur le sentier menant au puits. Comme il courait, un morceau du buisson épineux l'atteignit et lui écorcha le genou. Une grosse goutte rouge dégoulina sur sa jambe, et de grosses larmes jaillirent des yeux du petit garçon.
      Entendant son chagrin, Chewi le léopard suivit les traces de l'enfant. Il tira sa longue langue rouge et lécha la jambe écorchée. Dans ses yeux qui, une seconde auparavant étaient bruns et doux, parut soudain une lueur d'acier. Sa grosse patte balaya l'air, et l'enfant, malmené par elle, roula et roula dans les ronces, trop terrorisé pour crier.
      Chewi le léopard se détourna de lui et s'en fut lentement à la case du chasseur. Ses muscles vigoureux ondulaient sous la peau tachetée; il rentrait et sortait ses fortes griffes acérées; ses lèvres de léopard se retroussèrent sur ses fortes dents. Un premier grognement plissa sa face de léopard devenu adulte, ses yeux s'allumèrent d'un éclat froid, cruel, coupant et métallique.
      A l'intérieur de sa maison, Perembi façonnait des flèches neuves, les affinant adroitement de son couteau de chasse.
      Dans l'ombre, il aperçut Chewi qui entrait dans la case. Il éleva la voix.
      -- Nenda"! s'exclama-t-il, penché sur le bois dont il égalisait un noeud apparent, sauve-toi de là!
      A cette seconde précise, Chewi frappa de ses de ses dents et de ses ongles. Perembi, envahi d'une frayeur subite, hurla. Nerveusement, ses doigts se contractèrent sur son couteau de chasse, mais telle était la robustesse du petit léopard devenu un grand léopard, qu'avant que Perembi ait pu prendre trois fois son souffle, sa main desserra son étreinte autour du couteau tranchant.
      Perembi partit rejoindre ses ancêtres dans la tombe.
      L'alarme se propagea alentour. Précipitamment, plusieurs se cachèrent derrière les murs de boue.
      Celui qui, une fois avait été le petit léopard, dans sa violence, sa force et son goût de meurtre, parcourait le village désert.
      De sa demeure, sorti à la rencontre du léopard, parut le chef, lance au poing. Paisible, il soupira:
      -- Je les avais avertis...
      Alors le léopard s'élança. Le combat fut farouche et mortel. Dans ses deux mains, à ses deux pieds, à son côté, le chef fut blessé, mais le léopard s'abattit, mort.
      Le chef rassembla les gens du village et dit:
      -- Le léopard est mort. Il n'y a rien à craindre. Mort aussi, Perembi le chasseur, parce qu'il a négligé mes avertissements, à savoir que les petits léopards deviennent de grands léopards, et que les grands léopards tuent.

      Daudi se tourna vers ceux qui écoutaient.
      -- Quel était le nom du grand chef? demanda-t-il. Ceci est une double énigme. Quel était le nom du léopard?
      M'gogo bondit sur ses pieds, et dans son ardeur renversa son siège.
      -- Le nom du léopard était "péché", parce que les petits péchés deviennent de grands péchés, et les péchés grands ou petits tuent. Et le nom du grand chef était Jésus-Christ, le Fils de Dieu, car il fut blessé dans ses deux mains, à ses deux pieds, et à son côté. Il mourut afin que nous soyons pardonnés.
      En vérité, confirma Daudi. Il a été meurtri à notre place, et parce qu'il fut meurtri, nous sommes libérés, et, ainsi que le dit la Bible: "Le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c'est par ses meurtrissures que nous sommes guéris."
      M'gogo murmura doucement, si doucement que Daudi seul l'entendit:
      -- Par SES meurtrissures "je" suis guéri.


ÉPILOGUE

LE LAIT DANS LA NOIX DE COCO


      M'gogo s'absorbait à regarder les bouteilles du dispensaire. Daudi comptait des pilules. Quand il eut fini, le garçon africain lui dit:
      -- Homme Sage, l'autre nuit, Nyani le singe et sa nombreuse parenté sont venus me rendre visite sur mon lit dans un rêve. C'était une chose surprenante. Je pouvais voir le vieux singe assis sur un gros rocher de granit, pendant que cinq jeunes singes de petite sagesse se tenaient devant lui. Ils semblaient être installés sur la branche d'un arbre qui n'était pas là.
      M'gogo fit une pause. Puis, sur la défensive:
      -- Homme Sage, dans mon rêve je ne pouvais voir la branche, mais je pouvais voir luire à travers les corps irréels des fantômes des petits singes.
      Daudi sourit.
      -- Certes, c'est un rêve vraiment intéressant!
      M'gogo vit que Daudi comprenait, et il enchaîna.
      -- Nyani leur parlait, et il disait:
      "Au village des hommes, il y a un faiseur de médecines qui mélange des drogues, et les introduit dans une bouteille. Ceux à la peau douce, appartenant à sa tribu, introduisent à leur tour ces médecines dans leur bouche."
      -- "Oh!", dit Toto le petit singe, telle est la sagesse des hommes.
      -- Silence! aboya Nyani.
      Tremblants, les cinq petits singes sans sagesse se rapprochèrent. Nyani tint en l'air sa patte de devant.
      -- Ainsi que je l'ai dit, dans le village des hommes, Daudi raconte des histoires à ceux qui écoutent. Parmi eux se trouve un dénommé M'gogo, aux oreilles ouvertes et à la conscience tourmentée. Il entendit parler de toi, ô Toto, et comment tu fus pris au piège, grâce à ta stupidité.
      Toto parut mal à l'aise et mordilla avec agacement ses pattes de derrière.
      -- Dans l'esprit de M'gogo régnait la peur des embûches. Il dormait d'un sommeil agité et entrecoupé de sueurs froides, car il n'éprouvait aucune joie en face des pièges, ni en y pensant."
      Daudi sourit:
      -- Tu réalisais que tu étais un pécheur, M'gogo.
      M'gogo inclina plusieurs fois la tête et reprit son récit.
      Nyani regarda plus loin en bas et dit:
      -- Puis M'gogo entendit parler de toi, ô Toukou, de ta conduite à l'égard de la noix de coco, et de ce qui advint dans le marécage de Matope.
      Toukou rougit et caressa une touffe de moustaches inexistantes.
      -- Vraiment, ô Nyani, chuchota-t-il, il n'y avait guère de chance de salut dans ton idée pour me sauver de cette vase engluante.
      Nyani, soudain, sembla vivement intéressé par le bout de sa queue (il avait honte de son idée stupide à propos de l'aventure du marécage).
      M'gogo se pencha vers Daudi, et murmura:
      -- Mes craintes devinrent plus fortes, quand je compris que rien de ce que je pourrais faire ne m PARTIAL aiderait contre le danger mortel du péché.
      -- "oh oh"! dit Titu, le petit singe noir, est-ce que l'homme a entendu parler de ma malheureuse certitude que les crocodiles n'existent pas?
      A la seule mention de ce mot, Titu regarda par-dessus son épaule. Il s'attendait presque à revoir dans le clair de lune, une bouche immense et sa mâchoire géante.
      Nyani, solennellement, fit oui de la tête.
      -- M'gogo a entendu, et son sang devint pareil à de l'eau. Car bien qu'il crût, soit aux crocodiles, soit à ce que Daudi lui avait raconté (et qui est pire que le grand reptile) il ne savait comment y échapper.
      M'gogo fit un geste.
      -- Ma joie était pauvre. Mon péché me tracassait. J'essayais de l'oublier, de changer le sujet de mes réflexions, mais je tremblais en dedans, et la pensée des crocodiles rendait ma peau moite de sueur froide.
      -- "Tabu"! glapit Nyani, cesse de cracher sur tes pattes. Je suis persuadé de nouveau que tu vas rester du mauvais côté de la branche et la taillader!

      -- Puis, conclut M'gogo, comme ça se passe d'habitude dans les rêves, il n'y eut plus rien.
      Daudi sourit.
      -- Ce fut alors, ô Daudi, que je commençai à comprendre que "se repentir" signifiait changer d'attitude. Je voulais y parvenir, et suivre cette direction ma vie entière car, par-dessus toutes choses, je désirais être nettoyé de mon péché.
      Daudi approuva.
      -- Et qu'as-tu fais?
      -- Je LUI ai demandé d'effacer mon péché comme un homme efface les empreintes de ses pas sur le sable. Il le fit, mais alors qu'il le faisait, je vis les meurtrissures de ses pieds, et j'ai pensé au prix qu'il a payé, et à la croix. Ensuite j'ai pensé à mon rêve et à beaucoup de tes paroles. Certainement, on ne trouve aucun avantage dans la sagesse des animaux (ou des hommes). Il y a un grand bonheur et une grande joie, maintenant que je suis hors du piège, hors du marécage, hors du danger, entré par la porte, et du bon côté du mur.
      Daudi acquiesca dans ce sens.
      -- Désormais, souviens-toi que ton âme doit se développer. Nourris-la chaque jour.
      Il toucha la Bible posée sur la table, devant lui.
      -- Si tu veux vivre heureux, évite les léopards, et évite de nourrir les vautours. Vis "en regardant à Jésus, dont notre foi dépend du commencement à la fin."
      M'gogo se réjouit.
      -- La vie n'est-elle pas comme une noix de coco? Mais c'est une sagesse de singe (ou de stupide), pour celui qui LUI appartient, de continuer à mastiquer la coque, quand il a trouvé que le dedans contient de la pulpe et du lait.


FIN DU LIVRE