(article)

 

EN FINIR UNE BONNE FOIS POUR TOUTES

 

par Edmond Moret

(texte extrait de la revue CERTITUDES)

 

    Au nom de l'épanouissement spirituel, nous n'avons que trop tendance à nous aventurer sur des chemins d'errance, dans ces culs-de-sac où l'on finit replié sur soi, névrosé, étouffé, anéanti. Un tel univers sent le désespoir. Mais il n'est plus une fatalité depuis ce jour où s'est opéré un grand renversement. Ce renversement a un nom, il est daté, géographiquement localisé, et même il est l'œuvre de quelqu'un d'identifié: il s'agit de la croix, et du Christ mort supplicié sur une colline proche de Jérusalem.

    La croix est le symbole même de l'infamie: ce qui est arrivé là-bas est à peine imaginable, quelque chose de tragique, d'infiniment triste, et à bien des égards de révoltant.

    Curieusement, si la Bible en dépeint effectivement la douleur, voire le scandale, elle n'en reste pas là. Elle fait de la croix, non pas une tache honteuse qui devrait nous répugner, mais le portillon d'une libération, et même d'une libération très personnelle. À cette évocation, une foule de braves gens sont prêts à faire chorus pour protester: "Mais enfin! Nous ne fûmes jamais esclaves de personne: comment dis-tu: vous deviendrez libres?" (Jean 8.33).

    Et pourtant, sur cette croix plantée au sommet du Golgotha, il y en a Un qui est mort pour libérer des gens comme vous et moi. Il a pris soin de préciser que sa mort personnelle avait pour nous valeur d'anticipation. Cette mort survenue dans le passé, c'est aujourd'hui qu'elle produit ses effets. Portée à notre crédit, elle est notre propre mort, déjà entrée dans les faits. Ainsi, appartenant au passé, elle laisse, devant, le champ libre aux chemins de la résurrection. Paul ne voulait pas dire autre chose quand il affirmait, non pas avec une mine d'enterrement, mais tout épanoui de bonheur: "J'ai été crucifié avec Christ" (Galates 2.20).

    Avec ça, tout est dit. D'un coup la tragédie de Jésus est muée en bonne nouvelle pour ceux qui voudraient en avoir fini une bonne fois avec eux-mêmes, pour ceux qui aspirent à voir les forces sombres qui les traversent cesser leur manège, immobilisées par de grands clous et vaincues pour de bon. Avoir soi-même été "crucifié avec Christ", quelle chose étrange! Mais alors quelle émancipation! Et quelle paix enfin trouvée! Car il ne s'agit pas de végéter sur les débris du renoncement à nos petites personnes. Le fond de l'histoire, c'est que la croix n'est pas une histoire de mort, mais l'épopée même de la vie, où renaître, se relever, et respirer dans la joie sont le cœur du sujet.

    "Mourir d'abord, pour vivre ensuite" résume le sens du renoncement selon l'Évangile. Il s'agit d'une invitation qui n'a rien d'abstrait ou de doctrinal… De plus, elle vaut pour tous les jours de notre vie qui, tout en restant très humaine, s'ouvre dès maintenant sur des espaces nouveaux, dans le sillage de Jésus-Christ ressuscité. Pas de doute, nous avons le droit de prendre la croix pour ce qu'elle est, et d'en recueillir le bénéfice, qui est éternel. En y mettant simplement notre grain de foi.

    Comme quoi laisser mettre une croix sur notre petit monde intérieur déviant et sur les épisodes ratés de nos existences, c'est décidément une bien bonne nouvelle que Pâques a fait surgir en son temps. Pourquoi ne pas l'avouer: c'est celle qui me fait vivre.