DANS LA RÉVOLTE AU DÉSERT

 

 

 

      Dans la révolte du désert, le signe paradoxal de l'amour de Dieu:

      "De même que Moïse a élevé le serpent d'airain, sur un poteau dans le désert, de même le Fils de l'homme doit être élevé, afin que tout homme qui croit en lui ait la vie éternelle. Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne meure pas, mais qu'il ait la vie éternelle. Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde reçoive le salut par lui". (Jean 3.14-17).

      C'est le temps de la Passion, c'est-à-dire cette période du calendrier chrétien où nous sommes invités à méditer sur le sacrifice de Jésus-Christ. Et ce n'est pas facile. Certes, la croix est notre signe de ralliement. Nous savons bien que Jésus est mort sur la croix pour le salut du monde. Peut-être avons-nous déjà lu et relu le récit du procès scandaleux, qui aboutit à la terrible condamnation, celle du seul juste que la Terre ait porté.

      La Passion... mais s'il est une chose que nul n'ignore, c'est bien celle-là. Les plus grands compositeurs l'ont mise en musique, les plus belles voix l'ont chantée, les artistes les plus célèbres y ont trouvé l'inspiration de maints chefs-d'oeuvre. Nous savons... nous savons tout cela tellement bien que la croix parvient difficilement à nous émouvoir encore.

      Un message qui ne nous bouleverse plus:

      Nous savons trop... ou pas assez. Car la promesse de vie éternelle, de joie, de paix avec Dieu, la promesse attachée à la prédication de la croix, nous n'en éprouvons pas les effets.

      Et puis, du reste, toute cette affaire est si lointaine, le passé l'a si bien enrobée, notre genre de vie est si radicalement différent... Avouons-le donc: par habitude ou lassitude, par indifférence ou incrédulité, le message bouleversant de la croix ne nous atteint plus!

      Ah! je vous le demande, si cela est vrai, qu'avons-nous encore à apporter au monde? Quelle valeur peut encore avoir notre profession de foi chrétienne, si nous restons insensibles devant la preuve suprême de l'amour de Dieu? Oui, qu'avons-nous à proposer, quel contenu notre christianisme peut-il avoir? Serait-ce seulement une morale exemplaire? une certaine philanthropie? A moins que ce ne soit un genre de conformisme petit-bourgeois? Mais, précisément, de nos jours, ne dit-on pas que toute obligation morale est une aliénation? Et pour la philanthropie, n'y a-t-il pas des organisations spécialisées qui s'en chargent? Et le conformisme petit-bourgeois, n'est-il pas contesté ou rejeté avec mépris?

      Non! S'il n'y a pas, au centre de notre vie et de notre témoignage, la croix de Jésus-Christ, nous ne sommes plus que les représentants attardés d'une tradition désuète, en voie d'extinction!

      Mais avant d'en arriver à une telle conclusion désabusée, avant de déposer notre bilan et de constater notre faillite, acceptons qu'en ce temps mis à part, nous essayions, comme tout à nouveau, de comprendre la croix, de nous soumettre à l'écoute de l'Esprit de Dieu, de revenir à cette révélation fondamentale. Quand il a promis la vie éternelle à ses disciples, Jésus a fait référence à l'histoire des serpents brûlants. Cela s'est passé dans le désert de Sin, au moment où se traînait la longue caravane des anciens esclaves, libérés d'Égypte. Ces gens qui avaient ployé l'échine sous les coups de gardes-chiourmes impitoyables, ce sont eux aussi qui ont vu la main de Dieu à l'oeuvre dans les dix terribles plaies qui ont frappé l'empire des Pharaons. Ce sont ces gens qui ont passé la Mer des Joncs, par miracle. Ce sont eux qui ont suivi la colonne de feu qui les guidait. Ce sont eux qui ont vu le Mont Sinaï embrasé, quand Dieu confia la loi à Moïse. Ce sont eux qui, assoiffés, ont bu l'eau jaillissant du rocher. Ils ont vécu tout cela, mais le temps a passé et les expériences les plus sensationnelles des interventions de Dieu se sont usées. Tous ces beaux souvenirs, était-ce réel? N'a-t-on pas un peu enjolivé les choses? Il n'y a pas loin de la rêverie à la légende... "Et le peuple s'impatienta en route, et il parla contre Dieu et contre Moïse: pourquoi avoir quitté l'Égypte, si c'était pour mourir dans le désert!" (Nbs 21.4-9).

      Un signe donné à la foi:

      Ah! cette fois, la mesure est comble! Devant tant d'ingratitude, devant cette insupportable révolte, la colère de Dieu se manifeste. Des serpents venimeux sortent de terre et s'attaquent au peuple rebelle. C'est la panique, on se précipite auprès de Moïse: "Nous avons péché! Prie le Seigneur d'intervenir, d'éloigner cette terrible épreuve. C'en est trop!" Et bien sûr, Moïse prie... et Dieu répond.

      Mais, à ce point de notre démarche, arrêtons-nous au remède indiqué: "Fais-toi, dit le Seigneur à Moïse, fais-toi un simulacre de serpent en airain. Suspends-le à une perche. Toute personne qui a été mordue et qui regardera le serpent sera sauvée". Oh! bien sûr, ce n'est pas de la magie. Les sages d'Israël ont beaucoup insisté sur ce point. Ce n'est pas le simulacre qui guérit, il n'émane pas de ce grossier monument quelque puissance, quelque irradiation que ce soit. Ce qui sauve, c'est le regard de la foi. Ou, plus exactement, Dieu guérit celui qui, d'un regard, comprend que le serpent est neutralisé. Le serpent d'airain, accroché à une perche, c'est le signe de la foi: Dieu est puissant et plein de bonté. Il anéantit la puissance du serpent. Quiconque en regarde avec foi le simulacre condamné, a la guérison. Relevons ici quelques aspects de cette étrange histoire, qui nous aideront à voir plus clair par la suite:

   1. C'est d'abord que la repentance a précédé l'intervention divine: "nous avons péché".

   2. C'est ensuite que la guérison est accordée, individuellement, à celui qui regarde avec foi la perche dressée. Dites-vous bien que si vous aviez été dans la situation, vous n'auriez pas pu compter sur le regard de qui que ce soit d'autre: on ne pouvait être sauvé par procuration!

   3. C'est qu'enfin, ce regard de la foi sauve parfaitement et donne la vie.

      Ces trois points, ces trois remarques s'appliquent bien sûr à la manière dont Jésus-Christ nous accorde le salut. Mais là où l'analogie nous déconcerte, voire nous scandalise, c'est quand nous voyons qu'elle s'établit entre le serpent d'airain et Jésus lui-même! Nous touchons ici au coeur du mystère de la croix. La croix, ce n'est pas seulement un juste condamné à un supplice atroce. Ce n'est pas seulement une terrible erreur judiciaire. Après tout, il y en a eu bien d'autres, depuis que le monde est monde. La croix, c'est Jésus, le juste qui s'identifie au péché du monde. Toutes les trahisons, tous les crimes, toutes les violences, toutes les vilenies, toutes les morsures brûlantes du péché sous toutes ses formes, Jésus-Christ les a assumés en sa personne. Il est devenu le péché total, anéanti, irrémédiablement condamné.

      Dans l'horreur intégrale, l'immensité de l'amour de Dieu:

      Ah! que nous sommes loins des crucifix d'or ou d'ivoire, des bijoux et des breloques en forme de croix! Jésus, le crucifié, c'est l'horreur intégrale, l'incarnation de la malédiction divine.

      Voir et comprendre cela, c'est voir et comprendre l'immensité de l'amour de Dieu. Porter le regard de la foi sur le supplicié de Golgotha, c'est croire avec toute l'énergie du désespoir, que là a été cloué pour toujours tout <I>péché</I>. Porter le regard de la foi sur Jésus-Christ, crucifié, c'est recevoir la guérison, la vie éternelle.

      "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que celui qui croit en lui ne meure pas, mais qu'il ait la vie éternelle". <I>Lui</I> le sens de la croix.

      Il me reste à dire un mot des conséquences de la croix. L'Évangile parle clairement de la vie éternelle comme de quelque chose qui est donné à celui qui croit. "Celui qui croit en moi, disait Jésus, a la vie éternelle". Non pas "aura, un jour, la vie éternelle". Mais, a, dès maintenant la vie éternelle. Cette qualité particulière de la vie est la conséquence directe de la croix. Celui qui a la vie éternelle, est passé d'une existence ténébreuse à la pleine lumière de la présence de Dieu. Il faut que cela se voie. C'est impératif. "Marchez dans l'amour à l'exemple du Christ qui vous a aimés et qui s'est livré lui-même à Dieu pour vous en sacrifice. Autrefois, vous étiez ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur. Marchez comme des enfants de lumière. Le fruit de la lumière consiste en toute sorte de bonté, de justice, de vérité" (Éph. 5.1-9).

      Ainsi donc, le christianisme authentique se définit par la croix. Pour que celle-ci soit effectivement au centre de notre vie, il faut d'abord la repentance, --reconnaître que sans l'intervention de l'amour de Dieu, nous sommes perdus. Il faut ensuite que nous portions le regard de la foi sur Jésus-Christ, identifié sur la croix avec le péché du monde. Il faut enfin que la guérison reçue, que la vie éternelle se traduisent par la bonté, la justice et la vérité.

 

AUTEUR:  Paul Vandenbroeck, tiré de "Semailles et Moissons".